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idées ne me quittent-elles pas ? Je me décidai alors pour le soir même. Il n’était guère que neuf heures, et en attendant l’heure indiquée, je me promenai du Palais-Royal à l’Opéra, sans que ma résolution faillît, si ce n’est de loin en loin, et toujours pour peu d’instans. A onze heures, j’étais à la porte de l’Opéra ; je me plaçai près d’un cabriolet qui suivait la voiture du prince, et me tenant à la tête du cheval, je semblais être un domestique. Je restai là un quart d’heure à peu près. Mais dès que le prince parut, je retrouvai toutes mes forces. Je me précipitai un poignard en main, et en préparant un autre, dans le cas où j’aurais manqué mon premier coup. Cependant, à l’instant où je frappai, je perdis ma présence d’esprit, je laissai le poignard dans la plaie ; mais j’en avais gratté le manche de peur qu’on ne le reconnût. Voilà, monsieur, comment j’ai pris ma résolution, et comment je l’ai exécutée. Les journaux ne m’auraient guères servi pour cela. — Vous savez que ce sont les pairs qui doivent vous juger ? Voudriez-vous avoir d’autres juges ? — Non, messieurs, les juges m’importent assez peu : mon sort est fixé. J’ai vu d’ailleurs les noms de tous les pairs au bas de l’acte d’accusation : ils sont deux cent huit ; je les ai comptés. Je les accepte tous pour juges. Ainsi, messieurs, vous voyez ce que vous avez à dire : ne parlez ni de repentir, ni d’indulgence surtout ; car, je le déclare, la grâce demandée par le duc de Berry, si on me l’accordait, me ferait plus de peine que la mort ! »

Après une demi-heure d’entretien, les avocats se retirèrent, emportant les pièces de la procédure, que le détenu leur avait apportées et remises. Ils eurent encore quelques entrevues avec celui qu’ils devaient défendre, mais ils n’avaient rien de plus à tirer de lui que ce que leur avait appris la première conversation. Ils voulurent le voir seul, et lui demander pour une dernière fois s’il n’avait rien à leur révéler ; mais il leur répondait que s’il avait eu des révélations à faire, il n’eût point si long-temps attendu. Quelques instans après eux, M. Bellart descendit dans la prison. « Avez-vous trouvé, lui dit-il, les pièces de votre procès suffisantes ? En voulez-vous avoir d’autres ? —