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rien à m’apprendre sur les Bourbons. Ma décision était arrêtée, quand j’ai quitté Metz, il y a six ans. Depuis cette époque, j’ai bien des fois hésité. Je repoussais cette idée autant que je le pouvais, je craignais toujours de commettre une action injuste ; mais j’avais beau me débattre, mes réflexions me ramenaient sans cesse à mon projet. J’ai suivi quatre années de suite le duc de Berry aux spectacles où je présumais qu’il devait aller, aux chasses, aux promenades publiques, dans les églises. J’ai trouvé plusieurs fois de bonnes occasions : mais le courage me manquait toujours ; en 1817, en 1818 et 1819, j’étais trop faible, et je renonçai plus d’une fois à mon projet. Mais bientôt j’étais dominé par un sentiment plus fort que moi. Je me rappelle surtout mes pensées, un jour que je me promenais au bois de Boulogne, en attendant le prince. J’avais des frémissemens de rage en songeant aux Bourbons : je les voyais revenant avec l’étranger, et j’en avais horreur ; puis mes pensées prenaient un autre cours, je me croyais injuste envers eux, et me reprochais mes desseins ; mais aussitôt ma colère revenait. Pendant plus d’une heure, je restai dans ces alternatives ; et je n’étais pas encore fixé quand le prince vint à passer, et ce jour-là il fut sauvé. Le 13 février, non plus, je n’ai point été sans irrésolution, quoique deux ou trois jours auparavant, j’eusse été, pour me fortifier, voir au Père-Lachaise les tombeaux de Lannes, de Masséna et des autres guerriers... Après avoir vu le bœuf-gras dans la journée, je rentrai chez moi prendre un second poignard, et j’allai dîner, selon mon habitude, dans un restaurant où depuis long-temps j’étais abonné. A huit heures, j’étais à l’Opéra, et j’aurais tué le prince quand il entra : mais le courage me manqua dans cet instant. J’entendis le rendez-vous donné pour onze heures moins un quart ; mais cependant je me retirai, bien résolu à m’aller coucher. Dans le Palais Royal, mes pensées me revinrent plus fortes que jamais. Je songeai qu’à la fin du mois, je devais retourner à Versailles, et qu’alors mon projet serait ajourné pour long-temps. Je me mis à réfléchir, et je me dis : Si j’ai raison, pourquoi le courage me manque-t-il ? Si j’ai tort, pourquoi ces