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Cependant le meurtrier, s’enfuyant à toutes jambes par la rue de Richelieu, et se dirigeant vers le boulevard, où une brillante illumination trahissait sa fuite, était arrêté au coin de l’arcade Colbert ; on l’entraînait au corps-de-garde, sans que ceux qui l’avaient saisi fussent bien certains de tenir le vrai coupable. C’était un homme de taille moyenne, à cheveux et sourcils châtains-bruns : il était vêtu d’une redingote bleue, d’une cravate et d’un gilet noirs, son teint était pâle ; sa figure, d’un ovale et de traits réguliers, avait quelque chose de délicat et d’assez remarquable ; ses yeux bleus et enfoncés ne manquaient pas de vivacité, et tout l’ensemble de sa personne, bien que ses oreilles portassent des marques anciennes d’anneaux, annonçait un homme assez distingué, ou peut-être un ouvrier dont la mise soignée et presque coquette répondait à la fête de ce jour. Interrogé, il déclara, sans hésiter et d’un ton calme, se nommer Louis-Pierre Louvel, natif de Versailles, âgé de trente-sept ans, ouvrier sellier aux écuries du roi, place du Carrousel ; et il dit, d’un ton aussi calme, qu’il était l’assassin du duc de Berry. — « Monstre, s’écria M. de Clermont-Lodève, qui l’avait suivi au « corps-de-garde, monstre, qui t’a poussé à ce crime ? — C’était pour délivrer mon pays de ses plus cruels ennemis », répondit Louvel. — Puis il ajouta : « Depuis 1814, je médite ce projet, je l’ai conçu à Metz, il y a six ans, et j’ai souvent suivi le prince dans ses chasses pour le frapper. » A l’instant on se jeta sur lui, on lui mit des menottes dont la rude étreinte lui fit presque perdre connaissance ; et M. Angles, préfet de police, accompagné d’un lieutenant de gendarmerie, le conduisit dans sa voiture au ministère de l’intérieur ; où son interrogatoire se prolongea jusqu’au lendemain sept heures du soir. Puis le coupable fut mené à la Conciergerie, d’où il ne sortit que deux ou trois fois pour l’instruction du procès, et enfin pour son exécution, le 7 juin suivant.

Son cachot était situé à l’extrémité la plus reculée de la Conciergerie, et l’on ne pouvait y parvenir que par une suite de corridors longs et sombres, dont l’air putride et malsain était corrompu par la vapeur suffocante des lampes qui y brûlaient