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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/256

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peuvent pratiquer et sanctionner la liberté de la presse, c’est de tolérer les critiques littéraires qu’on fait de leurs œuvres. Et n’aiment, M. le docteur, vous avez bonne grâce à comparer votre critique à ces lazzaroni qu’on tolère dans les palais de Naples. Je n’ai pas l’honneur de connaître M. le baron Gérard, mais je ne crois pas trop présumer de son bon goût, en disant qu’il préfère dans son brillant salon un homme d’esprit maigrement habillé à un sot endimanché. Je puis aussi vous assurer que s’il eût pris envie à votre critique de vous répondre, vous lui donniez beau jeu avec vos Italiennes vertes le matin, jaunes à midi et pâles le soir, votre dame aux grâce onctueuses, et vos gentillesses sur les mains d’une autre belle dame, que je ne puis comparer qu’à l’admirable invention d’une personne que tous connaissez bien, qui s’écriait un jour dans un salon : Victor Hugo a inventé la brebis, Mérimée la tigresse, moi j’ai inventé la femme soumise et passionnée ! Et notre grand peintre, combien ne doit-il pas être étonné qu’il vous ait pris fantaisie de transformer son merveilleux pinceau en un chapeau de cardinal ou la thiare d’un pape ! La magnifique apostrophe au grand voyageur de notre époque, qui peut, en se couchant, donner sa bénédiction urbi et orbi, me parait aussi un bel effort d’imagination ; elle a dû bien divertir M. de Humboldt. Et si vous vous plaignez, monsieur, que moi, tout-à-fait désintéressé dans la question. Je sois intervenu dans cette affaire, je vous répondrai qu’ayant été à même de suivre toutes les phases de la publication d’Ali-le-Renard, j’ai du prendre la plume dans le seul intérêt de la liberté du critique méconnue. Le simple récit des faits suffira pour le prouver. C’est d’ailleurs un assez curieux épisode littéraire qui pourra initier le public à toutes ces petites intrigues qui accompagnent l’apparition d’un livre nouveau, et qui pourra fournir à la verve du spirituel auteur qui nous promet une vie littéraire, le sujet d’un chapitre fort agréable.

Dès le mois de janvier, Ali-le-Renard fut pompeusement annoncé : son auteur me fit remettre par main tierce un fragment de son livre, qu’il disait une bonne fortune pour une Revue ; je ne partageai pas son opinion, je pensai que cette bonne fortune serait fort peu du goût des lecteurs de la Revue, et je rendis le fragment. L’auteur voulut alors avoir un article, sur son livre, de M. Sainte-Beuve de la Revue des Deux-Mondes. Lettres, visites, obsessions, rien ne fut épargné ; l’auteur voulait absolument avoir un article de M. Sainte-Beuve : notre collaborateur s’y refusa. L’article fut confié à une autre personne, la même que M. le docteur a rudoyée si fort dans la Revue en question. Mais que M. le docteur était bien plus doux alors ! il accablait cette même personne de son amitié serremens de mains, tendres caresses, tout lui était prodigué ; c’étaient toutes les petites agaçeries d’une femme sur le retour à un beau et froid jeune homme. Même, si je me le rappelle bien, l’auteur eut recours à l’intervention d’une aimable dame pour lui concilier son critique.

Ces petites coquetteries échouèrent devant la conscience du rédacteur, peut-être même ne firent-elles que le disposer à juger plus sévèrement le livre. Je conçois que ce fut un grand désappointement pour celui qui s’était ainsi mis en frais ; mais, M. l’interprète de l’armée d’Afrique, si vous aviez bien fouillé