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il aurait dû l’être. Il n’y a que les jardiniers qui pourront voir le dos du Prométhée.

Qu’on joue encore deux ou trois drames comme les Mauvais Conseils, et je m’assure que nous reviendrons prochainement aux pastorales. Si MM. Scribe et Terrier veulent bien continuer l’enseignement moral qu’ils ont si hardiment commencé il y a quinze jours, et nous montrer le bagne aussi franchement qu’ils nous ont montré le coin de la borne, madame Deshoulières et d’Urfé vont reprendre un éclat et une gloire inattendue. Shakespeare va céder le pas à Théocrite. Nous relirons avec délices, nous étudierons avec une persévérance assidue et acharnée, nous essayerons de reproduire en mille manières, Bion et Moschus. Alexis et Mélibée détrôneront le roi Lear et Othello.

Que voulez-vous en effet, et que pouvez-vous prétendre ? Après le vice qui commence dans un château, au milieu des diamans et des cachemires, et qui s’éteint dans la boue ; après la femme qui se vend, qui trafique de son corps et de sa beauté, comme on ferait d’un cheval ou d’une ferme, qu’espérez-vous nous offrir en spectacle ? Dieu merci, je ne prévois guère ce qui vous reste. Vous n’avez regretté ni le scandale, ni les plus basses trivialités de la honte. Après le banquier qui mène en calèche la courtisane titrée, nous avons eu l’escroc, le héros de police et d’assises, un personnage dont le nom ne peut se prononcer devant une femme ; j’ose croire que toutes les ressources de votre génie dramatique sont maintenant épuisées, qu’il vous sera difficile d’aller plus avant dans la voie fangeuse où vous êtes entrés.

Les journaux n’ont pas répété, et je ne me hasarderai pas à publier les inconcevables interpellations qui ont interrompu à plusieurs reprises la représentation de ce drame étrange et inouï ; je ne veux pas souiller les feuilles d’une Revue de ces mots que les oreilles chastes et vertueuses doivent toujours ignorer, et dont toutes les lettres insulteraient un lecteur. Qu’il me suffise de déclarer que ces interruptions échappées à la naïve admiration des gens experts en ces sortes de matières, qualifient et jugent la pièce beaucoup mieux, et plus vraiment que je ne le pourrais faire. La critique la plus sévère n’a rien à faire avec de pareils ouvrages. Quand il s’agit de prononcer sur de semblables délits, les études littéraires ne suffisent plus, et n’apprennent rien au juge qui veut prononcer. Hormis les agens chargés par M. Gisquet de surveiller les lieux de débauche, je ne sais guère à qui l’on pourrait confier le feuilleton des Mauvais Conseils. Il faut remercier madame Dorval d’avoir protesté par sa fuite contre l’impudeur de son rôle ; et cependant que serait devenue cette pièce dès la première moitié, sans madame Dorval ? Depuis que le succès est sorti de tous les accidens de ce drame, on a pu apprécier l’art infini avec lequel elle a composé ce long rôle, qui est à lui seul toute la pièce.

Je suis encore à comprendre comment et pourquoi M. Scribe, qui ne s’est pas laissé nommer le jour de la première représentation, au milieu des sifflets et des murmures, a mis son nom le lendemain sur l’affiche. Une conduite inverse eût semblé plus naturelle. Dans tous les cas, ce sera le coup de mort de M. Scribe.