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Page:Revue des Deux Mondes - 1831 - tome 4.djvu/98

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tu trouverais mon sort bien peu désirable, si tu restais comme moi en présence d’une jolie femme pendant une ou deux années, sans oser lui baiser la main, de peur de la lui briser. Il y a de ces bijoux délicats qui ne sont bons qu’à mettre sous verre, parce qu’il faut trop les respecter à cause de leur fragilité, de leur grâce ou de leur cherté... Sors-tu souvent ton beau cheval pour lequel tu crains, m’a-t-on dit, les averses et la neige ?... Voilà mon histoire... Il est vrai que je suis sûr de la vertu de ma femme ; mais mon mariage est une chose de luxe. Si tu me crois marié, tu te trompes fort ; et, certainement, mes infidélités , sont très-légitimes.... Je voudrais bien savoir comment vous feriez à ma place ?... Il y a bien des hommes qui auraient moins de ménagemens que moi. Je suis sûr, ajouta-t-il à voix basse, que ma femme ne se doute de rien... Aussi je ne me plains pas, je suis très-heureux... Seulement, il n’y a rien de plus ennuyeux pour un homme sensible que de voir souffrir une pauvre créature à laquelle on est attaché...

— Tu as beaucoup de sensibilité , répondit M. de Fiesselles, car tu es rarement chez toi...

Cette amicale épigramme fit rire les auditeurs ; mais lord Arthur resta froid et imperturbable, en gentleman qui a pris la gravité pour base de son caractère. Le lord, interprétant peut-être en faveur de son amour, les étranges paroles du mari, attendit avec patience le moment où il pourrait se trouver seul avec le marquis d’Aiglemont, et quand l’occasion s’en présenta.

— Monsieur, lui dit-il, je vois avec une peine infinie l’état de madame la marquise, et si vous saviez que, faute d’un régime particulier, elle doit mourir misérablement, je pense que vous ne plaisanteriez pas sur ses souffrances. Si je vous parle ainsi, j’y suis en quelque sorte autorisé par la certitude que j’ai de sauver madame d’Aiglemont, et de la rendre à la vie et au bonheur. Il est peu naturel qu’un homme de mon rang soit médecin, mais cela est ainsi. Or, je m’ennuie assez pour qu’il me soit indifférent de dépenser mon temps et mes