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pour lui. Il faut à sa tête exaltée de l’imprévu, de l’aventureux, le mystérieux de l’éloignement. S’il avait rencontré Henriette à la promenade, s’il n’avait su ni son nom ni sa demeure, s’ils avaient été séparés par quelque obstacle bien insurmontable, à coup sûr il en devenait amoureux ; mais comment aimer une jeune fille à qui on donne des leçons, qui habite la même maison que vous, qui ne quitte pas votre sœur ?

V. — LA RENCONTRE.

Le pauvre garçon ! ce besoin des obstacles s’alliait mal avec son extrême timidité, qui s’en accroissait de plus en plus ; et son imagination, privée d’issue et ne perdant rien par l’évaporation, fermentait d’autant. Comme elle s’exaltait lorsqu’au Parc, ou au village de Charlottenbourg, il voyait passer et repasser de jolies demoiselles ! Il les suivait de l’œil, et parfois il cherchait, avec toute la réserve possible, à s’attirer quelque peu de leur attention ; mais elles étaient toutes entourées de galans damoiseaux, d’officiers à la voix claire : lui seul était isolé, toutes les places étaient prises, et il pouvait dire comme Macbeth : The table is full.

Ainsi que les chiens de Terre-Neuve, par un instinct merveilleux parcourent, dit-on, dans les tempêtes, les bords de la mer pour sauver les naufragés, souvent Théodore, à l’approche d’une averse, sortait armé d’un parapluie au secours des jolies filles surprises par l’orage ; mais c’était sans résultat, et comme le dauphin de la fable, il ne sauvait que des singes de l’inondation.

Une fois pourtant, — cette fois-là il faisait beau temps, c’était un samedi, jour consacré au nettoyage de l’appartement, et le samedi il n’avait pas la permission de rester au logis, — il rencontra une jolie grisette, et se sentant en veine de courage, il se mit à la suivre. Elle était blonde : une physionomie d’une candeur si angélique ! ses yeux respiraient une pudeur si voluptueuse ! on eût dit une vierge de Raphaël