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Page:Revue des Deux Mondes - 1831 - tome 4.djvu/546

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Partout des cris de mort, et d’alarme ! Paris
S’entoure avec effroi de ses jeunes conscrits ;
Et du nord, du midi, des champs de la Lorraine,
Des jardins verdoyants de la riche Touraine,
Tous enfans bien-aimés, pères, nouveaux époux,
Accourent à grands pas au commun rendez-vous.
Sur l’habit du pays, qu’ils conservent encore,
Ils portent tous leur arme, et tous avant l’aurore,
Par bandes s’avançant aux deux bords du chemin,
Disent des chants de guerre en se tenant la main !
Liberté, seul amour que notre âme flétrie
Sente et poursuive encore avec idolâtrie,
De ce siècle sans foi seule divinité,
Regarde, à ton seul nom, regarde avec fierté
Se lever cette foule, ardente, généreuse !
Comme les dieux passés si tu n’es point menteuse,
Quels biens, ô liberté ! pourras-tu donc offrir
A ces nouveaux croyans qui pour toi vont mourir !’

Il faut partir aussi, Daniel ! adieu ta ferme,
Qu’un fossé large et creux contre les loups enferme,
Ton hameau recouvert d’un bois de châtaignier,
Et tes beaux champs de seigle, adieu, jeune fermier !
Lorsqu’au lever du jour, joyeux, plein de courage,
Monté sur tes chevaux tu sortais pour l’ouvrage,
Avec toutes ses voix l’harmonieux matin
S’éveillait en chantant à l’horizon lointain :
Le noir Elé d’abord, ou le Scorff à ta droite,
Roulant ses claires eaux dans sa vallée étroite,
Et, tel qu’un doux parfum, le chant de mille oiseaux
S’élevant du vallon avec le bruit des eaux ;
La brise dans les joncs qui siffle et les caresse ;
Puis l’appel matinal de la première messe,
Répété tour à tour, comme un salut chrétien,
Du clocher de Cléguer à celui de Quérien. —
Adieu, Daniel ; adieu ta maisonnette blanche,
Adieu ton beau pays ! Après vêpres, dimanche,
Tes amis te verront pour la dernière fois,
Et tu cacheras mal tes larmes sous tes doigts ;
Car, pour nous, vieux Bretons, rien ne vaut la patrie,
Et notre ciel brumeux, et la lande fleurie.