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comptoir, mangeant ses petits gâteaux et la comparant. Je la comparais à Pamela, ensuite à Clarisse, un instant après à Ophélia, quelques heures plus tard à Miranda. Elle me faisait verser du ginger-beer, et me souriait avec un air de douceur et de prévenance, comme s’attendant toujours à quelque saillie extrêmement gaie de la part du Français ; elle riait même quand j’avais ri. Cela durait une ou deux heures, après quoi elle me disait qu’elle me demandait bien pardon, mais ne comprenait pas l’allemand. N’importe, j’y revenais, sa figure me reposait à voir. Je lui parlais toujours avec la même confiance, et elle m’écoutait avec la même résignation. D’ailleurs ses enfans m’aimaient pour ma canne à la Tronchin qu’ils sculptaient à coups de couteau ; un beau jonc pourtant !

Il m’arriva quelquefois de rester dans un coin de sa boutique à lire le journal, entièrement oublié d’elle et des acheteurs, causeurs, disputeurs, mangeurs et buveurs qui s’y trouvaient, c’était alors que j’exerçais mon métier chéri d’observateur. Voici une des choses que j’observai : Tous les jours, à l’heure où le brouillard était assez épais pour cacher cette espèce de lanterne sourde que les Anglais prennent pour le soleil, et qui n’est que la caricature du nôtre, comme le nôtre est la parodie du soleil d’Égypte, cette heure, qui est souvent deux heures après midi ; enfin, dès que venait l’entre-chien-et-loup, entre la jour et les flambeaux, il y avait une ombre qui passait une fois sur le trottoir, devant les vitres de la boutique, Kitty Bell se levait sur-le-champ de son comptoir, l’aîné de ses enfans ouvrait la porte, elle lui donnait quelque chose qu’il courait porter dehors, l’ombre disparaissait, et la mère rentrait chez elle.

— « Ah ! Kitty ! Kitty ! dis-je en moi-même, cette ombre est celle d’un jeune homme, d’un adolescent imberbe ! Qu’avez-vous fait, Kitty Bell, que faites-vous Kitty Bell ? Kitty Bell, que ferez-vous ? cette ombre est élancée et leste dans sa démarche. Elle est enveloppée d’un manteau