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Page:Revue des Deux Mondes - 1831 - tome 4.djvu/383

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l'échelle de soie. 371

tais trop accoutumé à voir Fanny avec son père pour faire toutes ces belles réflexions ce soir-là.

Je fus donc m’asseoir près de Fanny, bien plus près d’elle que je n’aurais osé le faire sans la fumée qui comblait les distances. Cette atmosphère ondoyante est si favorable à l’amour ! Il y a des momens où vous êtes seul entre deux montagnes de nuages. Alors vous rêvez à l’avenir. Puis tout à coup le nuage s’entr’ouvre, vous voilà au sommet de ces Alpes fantastiques, à côté de Fanny, enveloppé comme elle du même voile, isolé avec elle du monde extérieur, voyant à vos pieds les mêmes orages, écoutant le même calme sur vos tètes : alors Fanny sourit avec plus d’abandon, vous la regardez avec plus d’audace ; puis tout à coup plus de nuages, plus de rempart mouvant, plus de formes aériennes, vous voilà retombé dans le salon enfumé, au milieu des guerriers de l’empire qui décorent la muraille ; vous entendez sonner dix heures, heure terrestre qui renvoie dans leur empire toutes ces ombres bienfaisantes ; c’est à peine si vous avez le temps de reculer votre siège de celui de Fanny.

— Votre pipe est-elle déjà vide, général ?

Le général avait la tète penchée ; ses narines étaient ouvertes dans une béate attitude de recueillement et de plaisir, sa grosse pipe toute noircie reposait à terre à côte de son chien ; à voir cette large machine, entourée encore de légères vapeurs, on l’eût prise pour l’Etna quand il se repose, fatigué de jeter sa lave et sa fumée.

Deux minutes après, le général répondit à ma question.

— C’est assez fumer pour ce soir, Jules ; je ne suis plus ce que j’étais : j’ai vu le temps, mon ami, où je serais resté trois nuits et trois jours à jeter en l’air plus de fumée que n’en pourrait faire en un an tout un corps-de-garde de soldats citoyens. C’étaient de grands et vifs plaisirs ! Tout nous manquait, l’habit sur notre corps, la chaussure à nos pieds, le pain et le vin, et le calme de la nuit ; mais le tabac nous soutenait. Le tabac ! beau rêve ! Il y avait à l’armée d’Égypte des hommes qui avaient le cœur de faire des vers français