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Page:Revue des Deux Mondes - 1831 - tome 4.djvu/38

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temps quelques paquets de mitraille pour les empêcher de s’approcher trop du rivage, où ils eussent pu ajuster leurs coups avec plus de succès.

Nous réussîmes enfin à nous amarrer du côté du large avec quarante brasses de la grosse chaîne, auxquelles nous avions ajouté quarante brasses de grelin, et du côté du récif avec trente brasses de la petite chaîne ; mais le temps ayant beaucoup empiré, la pluie redoubla, et le vent souffla très-frais à l’est-nord-est, avec des raffales. Aussitôt que l’équipage eut dîné, je me vis contraint de filer quarante-cinq brasses de la petite chaîne pour reprendre à la bitte le bout de la grosse, et nous prémunir contre les effets du mauvais temps.

Dans toute la journée, je ne tirai que dix-sept coups de canon, dont six à mitraille, et à longs intervalles les uns des autres. Par là, mon but était de tenir les sauvages sur un qui vive continuel ; et quelque incommode qu’elle fût pour nous-mêmes, la pluie qui tombait ne laissait pas que de me favoriser dans ce projet, car il n’est rien que ces hommes supportent avec plus de répugnance. On concevra sans peine cette aversion de leur part pour la pluie, en songeant à la nature de leurs étoffes, la plupart composées d’une substance papyracée qui ne peut en aucune manière les protéger contre des averses un peu prolongées.

Vers cinq heures et demie du soir, nous avons la consolation de revoir cinq ou six de nos hommes ; ils sont toujours cantonnés dans le hangar à gauche du grand figuier : on les voit même de temps en temps sortir de leur bastion pour aller causer avec les guerriers postés autour de cet arbre.

Ces sauvages montrent une obstination singulière à garder leurs prisonniers. Je ne puis me dissimuler que, fermes à leurs postes respectifs, ils déploient un courage extraordinaire à y attendre l’effet de nos boulets et de nos mitrailles. S’ils combattaient pour une meilleure cause, je ne pourrais m’empècher d’admirer leur constance. D’ailleurs, si je dois m’en rapporter à certaines déclarations, la plupart des hommes qui m’ont été enlevés auraient eu le projet de déserter :