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paravant : vous n’ignorez pas cela, docteur ; et il ne veut pas parler. Il me met dans un bien grand embarras. Oh ! dame ! oui ! il m’embarrasse beaucoup. Je ne connais pas l’état de son âme. Sa pauvre tète est bien affaiblie. Tout à l’heure il a beaucoup pleuré, le cher enfant ! J’ai encore les mains toutes mouillées de ses larmes. Tenez, voyez.

En effet, les mains du bon vieillard étaient encore humides comme un parchemin jaune sur lequel l’eau ne peut pas sécher. Un vieux domestique qui avait l’air d’un religieux, apporta une robe de séminariste, qu’il passa au malade en le faisant soulever par les gens de l’archevêque, et on nous laissa seuls. Le nouveau venu n’avait nullement résisté à cette toilette. Ses yeux, sans être fermés, étaient voilés, et comme recouverts à demi par ses sourcils blonds ; ses paupières très-rouges, la fixité de ses prunelles, me parurent de très-mauvais symptômes. Je lui tâtai le pouls, et je ne pus m’empêcher de secouer la tète assez tristement.

A ce signe-là , M. de Beaumont me dit :

— Donnez-moi un verre d’eau. J’ai quatre-vingts ans, moi ; cela me fait mal.

— Ce ne sera rien, monseigneur, lui dis-je ; seulement il y a dans ce pouls quelque chose qui n’est ni la santé, ni la fièvre de la maladie... C’est la folie, ajoutai-je tout bas.

Je dis au malade :

— Comment vous nommez-vous ?

Rien... Ses yeux demeurèrent fixes et mornes...

— Ne le tourmentez pas, docteur, dit M. de Beaumont ; il m’a déjà dit trois fois qu’il s’appelait Nicolas-Joseph-Laurent.

— Mais ce ne sont que des noms de baptême, dis-je.

— N’importe, n’importe, reprit le bon archevêque avec un peu d’impatience, cela suffit à la religion : ce sont les noms de l’âme que les noms du baptême. C’est par ces noms-là que les saints nous connaissent. Cet enfant est bien bon chrétien.

Je l’ai souvent remarqué ; entre la pensée et l’œil, il y a