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à Saint-Maurice. Les naturalistes, qui se piquent rarement d’être poètes, mais qui le sont malgré eux en Suisse, disent qu’on croirait que les montagnes se sont écartées pour la laisser passer ; et je suis heureux que la géologie veuille bien se charger de cette phrase romantique : c’est un péché de moins. A l’endroit de la chute de l’Eau noire, on a élevé un village, ou plutôt une vaste usine qu’on appelle les Verrières ou la Verrerie, et qui lui doit sa prospérité. C’est près de là qu’elle finit tout-à-fait en se perdant dans le Rhône ; mais elle finit du moins avec un peu de gloire, puisqu’elle a été un moment-utile ; et elle a cela de commun avec quelques autres puissances méconnues, qu’on n’a su ce qu’elle valait que quand elle a été tombée.

A mesure que vous gravissez du fond de la vallée, cherchant de toutes parts un horizon qui vous rende l’air et la lumière, vous me sauriez mauvais gré de ne pas vous indiquer les montagnes qui se succèdent à votre gauche. Celle-ci s’appelle le Grand-Perron ; elle est suivie du Bec-d’Oiseau et de la chaîne du Hameçon. Plus loin, vous remarquez un plateau qui se termine en pente très-unie, mais très-inclinée au-dessus du précipice, et sur lequel se dessinent, comme les compartimens d’un échiquier aux couleurs variées, les jolies petites maisons de Finio, village dont le nom à l’italienne n’est pas sans harmonie avec le genre et l’aspect de ses constructions. Elles sont si frêles, si légères, placées sur un plan si glissant, qu’on éprouve en les voyant le sentiment inquiet que fait naître l’architecture de ces palais mobiles que les enfans bâtissent sans trop d’égards pour les lois de l’équilibre. Seulement, c’est ici un jeu de géant, et quelque chose dit à la pensée que si la main du colosse qui soutient cet échafaudage faisait le plus petit mouvement, tout descendrait dans l’abîme.

Le pont de Lila est la limite des terres de Savoie. Une ruine très-délabrée, celle du fort de Chatelard, prouve que les prétentions impérieuses du pouvoir n’abandonnent pas