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même genre, mais revêtus de je ne sais quelle lumière limpide, de je ne sais quelle couleur idéale, empreints de je ne sais quel sentiment particulier impossible à définir, qui impose par sa grandeur, et qui accable par sa tristesse. Un homme qui recevrait l’existence, avec la faculté de sentir et la faculté de juger, sur le petit plateau que vous occupez maintenant avec moi ; la poupée du métaphysicien, la statue de Pygmalion, ne concevrait pas la possibilité d’un monde plus étendu, et ne le chercherait point. Dans la vallée de Vallorsine, tout est fini devant vous, derrière vous, à vos côtés : c’est une demeure fermée, comme l’Eden de la première famille ; mais c’est l’Eden malheureuse de la famille pécheresse, de la famille bannie. Dans les beaux jours, si rares, que l’été lui amène, la vallée de Vallorsine jouit à peine de l’intervalle de repos qui sépare deux accès de terreur ; car tout lui rappelle ses désastres passés, tout la menace de désastres à venir, infaillibles comme le retour périodique des saisons : le glacier avec ses embûches et ses cataractes de neige ; le pic aux arêtes crénelées, qui, au milieu des vapeurs dont il se couronne, semble encore fumer de l’incendie d’un ancien monde ; les ravins hideux, dont les avalanches ont sillonné toutes les pentes rapides, et qui se croisent, s’entrelacent, se confondent, et finissent par aboutir de toutes parts à des amas de décombres ; la physionomie des hameaux eux-mêmes, dont il a fallu isoler les modestes grangeages en les élevant sur d’énormes poteaux surmontés d’énormes pierres, pour les soustraire à l’invasion des eaux, des mulots, des reptiles, et dont les huttes basses, écrasées, construites d’un bois noir à demi-calciné par l’humidité des neiges, sont semées sur la plaine comme des blocs lancés par un volcan ; la pauvreté de ces cultures, qui ont d’abord quelque chose de riant, mais qu’on ne visite plus sans inquiétude quand on se rappelle qu’une gelée d’été détruit presque tous les ans leur frêle espérance ; l’absence enfin, l’absence presque totale de l’homme : nous n’avons rencontré personne d’Argentière au bout de la vallée