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Loire, mais qui remuaient l’âme ; et le soleil, au moment de sa chute, jetait des reflets rouges avant de disparaître ; image mélancolique de leur fatal amour.

M. d’Aiglemont les suivait ou les devançait, se mêlant peu de la conversation, car il était très inquiet de ne pas retrouver sa voiture à l’endroit où il l’avait laissée. La conduite aussi noble que délicate de lord Grenville pendant ce voyage, ayant détruit tous les soupçons que ce dévouement bizarre pouvait inspirer au marquis, celui-ci laissait depuis quelque temps sa femme libre, et vivait sur la foi punique du lord-docteur.

Alors, Arthur et Julie marchèrent encore dans leur triste et douloureux accord de leurs cœurs flétris. En montant à travers les escarpemens de Moncontour, ils avaient tous deux une vague espérance, un inquiet bonheur dont ils n’osaient pas se demander compte ; mais en descendant le long de la levée, ils avaient renversé le frêle édifice qui s’était élevé dans leur imagination, et sur lequel ils n’osaient respirer, semblables aux enfans qui prévoient la chute des châteaux de cartes qu’ils bâtissent. Ils étaient sans espérance.

Le soir même, lord Grenville partit ; et le dernier regard qu’il jeta sur Julie, prouva malheureusement qu’il se méfiait de lui depuis le moment où la violence de leur sympathie leur révéla l’étendue de la passion qu’ils avaient si long-temps couvée.

Quand Victor et Julie se trouvèrent le lendemain assis tous deux au fond de leur voiture, sans leur compagnon de voyage, et qu’ils parcoururent avec rapidité la route que jadis la marquise avait faite en 1814, accompagnée par sir Arthur, dont alors elle avait presque maudit l’amour, elle retrouva mille impressions oubliées. Le cœur a sa mémoire à lui. Telle femme ne se rappellera rien, se souviendra pendant toute sa vie des choses qui importent à ses sentimens ; et Julie eut souvenance de détails même frivoles ; elle reconnut les plus légers incidens de son premier voyage.

Victor, redevenu passionnément amoureux de sa femme