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Elle leva au ciel des yeux pleins de larmes.

— Milord, s’écria M. d’Aiglemont de sa place, en faisant un geste, c’est ici que nous nous sommes rencontrés, là, au bas de ces peupliers !…

L’Anglais répondit par une brusque inclination de tête.

— Je devais mourir jeune et malheureuse, reprit Julie ; car ne croyez pas que je vive… Le chagrin sera tout aussi mortel que la terrible maladie dont vous m’avez guérie. Je ne me crois pas coupable ; non, les sentimens que j’ai conçus pour vous sont irrésistibles, éternels ; mais ils ont été involontaires, et je veux fuir le danger, je veux rester vertueuse. Cependant je serai tout à la fois fidèle à ma conscience d’épouse, à mes devoirs de mère, et aux vœux de mon cœur… Écoutez, reprit-elle d’une voix altérée, je n’appartiendrai jamais à cet homme…

Elle montra son mari.

— Les lois du monde exigent que je lui rende l’existence heureuse, j’y obéirai ; je serai sa servante, mon dévouement pour lui sera sans bornes, mais d’aujourd’hui je suis veuve. Je ne veux être une prostituée, ni à mes yeux ni à ceux du monde ; si je ne suis point à M. d’Aiglemont, je ne serai jamais à un autre. Vous n’aurez de moi que ce que vous m’avez arraché… Voilà l’arrêt que j’ai porté sur moi-même. Il est irrévocable ; milord… Maintenant, apprenez que si vous cédiez à une pensée criminelle, la veuve de M. d’Aiglemont entrerait dans un cloître, soit en Italie, soit en Espagne… Le malheur a voulu que nous ayons parlé de notre amour, cette scène était inévitable peut-être ; mais que ce soit pour la dernière fois que nos cœurs aient si fortement vibré… Demain, vous feindrez de recevoir une lettre qui vous rappelle en Angleterre, et… nous nous quitterons… pour ne plus nous revoir…

L’effort était au-dessus des forces d’une femme, Julie sentit ses genoux fléchir, un froid mortel la saisit, elle s’assit pour ne pas tomber dans les bras d’Arthur.

— Julie ! cria lord Grenville !…