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Page:Revue des Deux Mondes - 1831 - tome 1.djvu/464

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mine le sommet des arbres, alors que les oiseaux du ciel chantent leur chanson du soir, que les legouanes murmurent un cri plaintif, et que le ramage des didrik et des moineaux du Cap se mêle aux sourds et lointains rugissemens des lions et des panthères…

Alors que le monstrueux hippopotame, comme la vieille divinité de ce fleuve africain, fendant l’onde bouillonnante, montre son corps noir et cuirassé, tout ruisselant d’eau, de joncs verts et de nénuphars, dont les fleurs bleues se détachent sur les larges plis d’argent de la rivière.

Alors enfin que c’est fête au kraal, et que le chef a promis pour le lendemain une grande chasse à l’éléphant.

Danse alors, vaillant Caffre, danse, tes flèches sont acérées, ta hache est luisante et ton arc est verni ; danse, car le soleil se couche, mais la lune brille, et Narina l’aime tant ! la pâle clarté de la lune !

— Je vous le dis, c’était le rêve de quelques-uns… car autant la figure de ceux qui veillaient devenait sombre et chagrine, autant celle d’un bon nombre de dormeurs s’épanouissait rayonnante et heureuse ; un surtout, Atar-Gull, un beau jeune nègre aux cheveux frisés, dilatait son bon et franc visage que c’était plaisir de voir ses joues s’enfler, ses sourcils s’écarter, ses oreilles remuer, ses mains battre la mesure, et un inconcevable frémissement de plaisir courir par tout son corps ; de voir enfin deux rangées de belles dents blanches qu’il montrait en ouvrant la bouche sans parler… le pauvre garçon, tant il était content de son rêve !

— Je vais te faire me rire au nez, f… noireau, dit Brulart, que cette gaîté hors de saison importunait ; et d’un coup de son bâton de chêne, il éveilla le dormeur en sursaut.

Alors vraiment c’était à fendre le cœur de voir cet homme, je veux dire ce nègre, tout à l’heure si gai si content, conserver un instant encore l’expression de cette joyeuseté factice ; puis, baissant les yeux sur ses fers, s’entourer tout à coup d’un morne désespoir, et laisser couler deux grosses larmes le long de ses joues.