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Page:Revue des Deux Mondes - 1831 - tome 1.djvu/214

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commandent toute la scène ; ces flots de nuages ne sont que leur appareil ou leur cortège, elles n’en ont point la légère contexture, elles portent les apparences d’une force inébranlable, leur attitude est celle des colosses. Telle pouvait apparaître dans l’étendue de son temple une vaste idole égyptienne enveloppée des tourbillons d’encens fumant sur son autel. Ici, l’effet n’était pas moins solennel, le théâtre était plus magnifique encore, il n’y manquait que des spectateurs aussi supersuneux pour se prosterner et adorer. En effet, c’eût été la Divinité même qu’elle ne se serait pas montrée avec plus de pompe, si je m’en rapporte aux récits des saints personnages qui se sont prétendu initiés à ses visites sur la terre. Il y avait là le cachet d’une beauté céleste et d’une majesté suprême qui révélait sa gloire et commandait l’extase. Notre émotion fut vive ; elle était mêlée de cette inquiétude, ordinaire à l’homme en contact avec les grands phénomènes de la nature, dont tout à la fois le charme attire et la puissance fait peur ; elle fut réelle, et non le fruit d’une imagination complaisante, car je me renferme dans la stricte vérité en avouant que nous fûmes quelques instans avant de reconnaître la cause de ces apparitions. Elles étaient produites par une chaîne de montagnes placée derrière le rideau de nuages qui nous barrait l’horizon, et qui, venant se heurter contre cette digue comme les eaux d’un fleuve contre les aspérités de ses rives, s’entr’ouvraiait de temps en temps pour nous en laisser entrevoir les cîmes détachées. Souvent l’ouverture, d’abord étroite, s’agrandissait de suite dans une progression rapide, et graduée de manière à faire croire que le fantôme avait ainsi grossi en s’avançant vers nous ; c’était absolument l’illusion de la fantasmagorie, et quelle fantasmagorie que celle qui met en jeu des êtres de deux ou trois mille pieds de haut [1]. La verdure des gazons et des sapinières,

  1. Au point d’élévation où nous étions parvenus, nous nous trouvions de niveau avec les cônes des montagnes environnantes, et c’est à cette partie de chaque montagne seulement que s’applique cette mesure, et non à sa totalité prise de la base, qui se perdait au-dessous de nous.