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Page:Revue des Deux Mondes - 1831 - tome 1.djvu/212

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toutes parts nous avertirent seulement que nous étions entrés dans le nuage. Son opacité devint bientôt si épaisse, que notre horizon ne s’étendait pas au-delà de quelques pas ; la vallée avait disparu à nos regards, il n’y avait plus pour nous ni ciel ni terre, et pour surcroît de désolation, un froid glacial et pénétrant, qui ne tarda pas à nous saisir, nous força d’avoir recours en grande hâte aux vêtemens que réclament seules les rigueurs de l’hiver. J’avoue que je ne jugeais pas alors que les nuages, dans lesquels les poètes font si souvent et si agréablement voyager leurs personnages fantastiques, pussent jamais être des voitures aussi délicieuses qu’ils veulent bien le dire. Pour nous, l’ennui mortel de cette marche pénible s’accroissait encore de l’idée que nous traversions ainsi les sites les plus curieux, et effectivement le bruit des rivières à travers les rochers, les bêlemens des troupeaux qui retentissaient à nos oreilles, ne nous avertissaient que trop des pertes que nous faisions.

Nous cheminions ainsi depuis plus de deux heures, au pas lent et mesuré de nos chevaux haletans, sans prévoir que rien dût encore de sitôt nous faire sortir de cette triste position, lorsque tout à coup un rayon de clarté vint éclaircir un peu les ombres de notre prison, et par une transition de quelques minutes, dépouillés subitement du manteau de vapeurs qui nous oppressait, nous nous vîmes inondés des flots radieux d’une lumière éblouissante. Un changement si imprévu fut pour nous, dans la splendeur de sa réalité, le fiat lux et lux facta est, ou bien encore le placatumque nitet diffuso lumine coelum, de Lucrèce. Parvenus alors à près de sept mille pieds au-dessus du niveau des mers, la coupole céleste nous apparaissait colorée d’un azur dont l’éclat est inconnu des régions inférieures [1] ; un air plus

  1. On sait qu’en s’élevant dans l’air la voûte du ciel finit par paraître noire, de bleue qu’elle était d’abord ; mais il faut que cet effet ne se produise qu’à des points bien supérieurs à celui où nous étions, car à ces hauteurs médiocres le ciel est dégagé de toutes les moindres vapeurs qui peuvent l’obscurcir, et son azur n’en paraît que plus brillant.