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DES INTÉRÊTS

rie que de ses intérêts, le peuple veut la guerre quand le gouvernement veut la paix. Ces différences se font surtout remarquer lorsqu’une sorte de politique que nous appellerons sentimentale se répand dans les esprits ; les croisades nous en offrent un grand exemple. Suger, qui comprenait combien elles produisaient peu de bons résultats, usa de toute son influence pour s’opposer à ces saintes migrations. Pourrait-on soutenir aujourd’hui que Suger, en cherchant à comprimer une opinion dont les suites devaient amener une sorte de bouleversement social, ne fit pas un acte d’homme d’état ? Il peut donc se présenter des cas où le gouvernement doit agir contrairement à l’opinion générale : et ces cas sont ceux où cette opinion se trouve en opposition avec les intérêts nationaux bien entendus.

De nos jours, la difficulté pour les gouvernemens est doublement grande. Deux opinions se partagent le monde : l’une tend à conserver, à accroître l’action de l’autorité ; l’autre a pour but d’étendre l’action populaire dans toutes les parties de la politique. Elles sont toutes deux pleines de l’esprit de prosélytisme ; elles se figurent que nul peuple ne peut être heureux s’il n’est régi selon leurs principes. De même que l’Église a dit : Hors de l’Église point de salut, ces opinions ont dit : Sans nous point de félicité publique. La politique est une et invariable à leurs yeux ; elles sont comme deux religions opposées, dont l’une damne l’autre. Chacune caresse ou menace le pouvoir, afin que le pouvoir agisse dans le sens qu’elle indique. Si le pouvoir cède à l’une, l’autre s’irrite ; s’il croit devoir rester intermédiaire, alors elles semblent s’entendre toutes deux, votent unanimement contre lui, et l’accusent de marcher sans plan et sans système arrêté d’avance.

M. Canning et M. de Metternich sont les dieux que ces opinons encensent ou maudissent. Le libéralisme loue le premier de ces hommes d’état cause de sa philantropie ;