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ou des mystères éleusiniens. Ce qui est tout au moins prouvé, c’est que les savants, pour fixer l’époque de ces transformations ou interpréter les documents figurés, ont postulé, sans examen suffisant, ce qui est en question, l’époque même de l’Axiochos. — Mais ne faudrait-il pas, en raison de certaines expressions voisines des conceptions chrétiennes, en avancer la date jusqu’à la fin du ier siècle après J.-C. ou le début du iie ? Non ; les similitudes signalées, purement extérieures du reste, sont probablement dues aux échanges qui se sont produits entre le judaïsme et l’hellénisme vers la fin de l’époque Alexandrine. Il doit se rattacher au début du Néopythagorisme qui, sur une base platonicienne, restaure le Pythagorisme et l’Orphisme, en y incorporant quantité d’autres éléments, grecs ou orientaux, et appartenir au plus tôt, au commencement du ier siècle av. J.-C. — Le dernier chapitre est consacré aux jugements portés sur l’Axiochos. Ce dialogue est passionnément admiré des hommes de la Renaissance, et la traduction qu’en donna Dolet en 1544, fut, à cause d’une expression qui semblait mettre en doute l’immortalité, le prétexte de sa condamnation, Montaigne, le premier, fait entendre une note discordante. La valeur du dialogue est en effet nulle ; mais l’intérêt en est très grand, parce qu’il est un reflet de la pensée commune, dans les écoles des rhéteurs, sur le problème de l’immortalité de l’âme avant l’avènement du Christianisme.

Le travail de M. Chevalier est une contribution méritoire, et qui témoigne d’autant d’ingéniosité que de soin et d’érudition, à l’étude d’une question difficile et ingrate.

William James and Henri Bergson, a study in contrasting theories of life, par H. M. Kallen, doct. en philos. de l’Université de Wisconsin. 1 vol. in-12 de xii-248 p., Chicago, University Press, 1914. — L’auteur, disciple et ami de W. James, s’est proposé dans ce petit volume de réagir contre une opinion très répandue, d’après laquelle la philosophie de James et celle de Bergson seraient d’accord sur les points essentiels. Cette idée vient surtout du chapitre où James, dans A pluralistic universe, a exposé avec tant de sympathie le bergsonisme. Mais c’était là un trait de son caractère : il entrait merveilleusement dans la pensée de ceux dont il appréciait la valeur, même lorsqu’il ne partageait pas leur manière de voir. En réalité, bien que James et Bergson soient tous deux de leur temps, et qu’ils en portent souvent la marque commune, ils diffèrent radicalement sur les points essentiels. M. Boutroux avait déjà remarqué cette opposition dans les raisons très différentes qui leur font subordonner l’intellect à l’intuition ; M. Flournoy avait noté le contraste entre l’idée de l’élan vital, qui donne au monde une unité substantielle, et le pluralisme de W. James, qui voit la réalité non comme un univers, mais comme un « multivers » fait de pièces et de morceaux.

Ce dernier point surtout, pense M. Kallen, est une divergence tout à fait grave et fondamentale. Il en résulte une foule d’oppositions plus particulières : pour l’un, l’intellectualisme est dirigé en sens inverse de la réalité ; pour l’autre, il est seulement un des moyens de la connaitre, moyen insuffisant sans doute, mais non trompeur : c’est un outil spécial, excellent dans son domaine, mais inapplicable au delà. Pour Bergson (conformément d’ailleurs à la tradition philosophique) les relations, tant internes qu’externes, ne sont pas des réalités : elles ne consistent qu’en vues de l’esprit, unissant ce qui est divers, ou divisant ce qui est un (car il y a d’une part unité indivisible du contenu de la conscience, de l’autre composition purement extrinsèque dans les objets matériels situés dans l’espace) ; pour James au contraire, les relations existent au même titre que les choses ; elles peuvent être perçues de la même façon : il n’y a ni un bloc de l’être que notre pensée diviserait arbitrairement, ni une discontinuité absolue dont notre pensée unirait les éléments par une fonction synthétique qui lui serait propre ; ce qui existe, c’est une combinaison réelle d’indépendance et de solidarité, une mosaïque dont les pièces se soudent et se confondent par les angles. Il en est de même sur un grand nombre d’autres points.

Et toutes ces différences viennent d’une autre opposition, plus active encore que la première, car elle touche aux intentions mêmes du philosophe. La philosophie traditionnelle est, comme l’art, un des modes de réaction de l’homme contre ce qui le choque et le gêne dans le monde. Toutes les doctrines classiques, jusques et y compris celle de Bergson, sont des doctrines consolantes, faites pour nous offrir un monde soi-disant réel plus satisfaisant que le monde « des apparences » ; leur vraie fonction est de nous dédommager, par une vision conforme à nos désirs, de tous les désagréments affectifs, intellectuels et moraux que nous inflige l’expérience pure. James le premier a carrément