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que tel, c’est-à-dire comme succession de phénomènes, c’est seulement parce qu’il incite, par la continuité de l’espèce et par la génération circulaire, l’éternité des êtres nécessaires et l’immutabilité divine. Mais, en mettant ainsi au sommet le seul individu vrai, en rejetant au contraire la contingence vers le fond appauvri et obscur de la hiérarchie des êtres, Aristote montre bien que, en fin de compte, la tendance logique l’emporte dans sa pensée sur la tendance réaliste, de sorte que son système est un panlogisme. Comme d’autre part l’existence distincte du monde y reste inexplicable, il est sur la voie du panthéisme. Ce qui a manqué, selon M. Chevalier, à Aristote, c’est la notion d’une libre activité créatrice, irréductible à l’analyse ; elle l’eût conduit à concevoir une contingence rationnelle et à donner ainsi à la personnalité toute sa valeur. Il y avait des intuitions plus fécondes dans cette liaison synthétique que le Platonisme, moins systématique, avait laissé subsister entre l’essence nécessaire de l’Idée et l’existence des individus.

Le livre se termine par trois appendices, où sont exposées certaines recherches critiques que suppose l’étude sur Platon et Aristote : 1e chronologie des œuvres de Platon et leur exégèse à l’époque contemporaine (32 p.) ; 2e relations de Platon et d’Aristote ; comment ont-elles été comprises par les historiens de la philosophie (notamment Zeller, Ueberweg, Teichmüller, Natorp, Robin) (30 p.) ; 3e quelques points de la composition et de la chronologie de l’œuvre d’Aristote (36 p.). — Ces appendices sont intéressants ; on y retrouve les qualités qui distinguent le reste de l’ouvrage, une connaissance étendue des textes et de la littérature du sujet, une critique vigoureuse. Ce qu’on pourrait reprocher à M. Chevalier, c’est d’avoir écrit un livre trop riche et d’avoir parfois entassé ces richesses avec quelque hâte, sans les mettre assez distinctement en valeur. Il semble que son travail, borné tout d’abord à l’étude de la nécessité dans Aristote, ait ensuite bourgeonné, mais inégalement : le ch. i de la première partie laisse, en dépit d’indications excellentes, une impression un peu confuse. Peut-être en outre, notamment dans la conclusion, certains jugements auraient-ils demandé des explications plus complètes. Quoiqu’il en soit, le travail de M. Chevalier constitue, pour Platon et Aristote, une très utile exposition de la question, sérieuse, claire et souvent pénétrante. — Un double index, des matières et des noms, achève très heureusement l’ouvrage.

Étude critique du dialogue pseudoplatonicien l’Axiochos sur la mort et l’immortalité, par Jacques Chevalier, 1 vol. in-8, de 144 p., Paris, Alcan, 1915. — Après une bibliographie (manuscrits, éditions et traductions, travaux), M. Chevalier se pose la question de savoir quel est l’auteur de l’Axiochos. Assurément, comme l’avait déjà reconnu la critique ancienne et comme le prouve l’examen de la langue, de la composition, du contenu, ce n’est pas Platon. Serait-ce Eschine le Socratique, qui avait écrit un dialogue sous ce titre ? Ou Xénocrate ? Ou bien un Académicien de la fin du ive siècle, peut-être Polémon ? Aucune de ces opinion n’est acceptable : comment la première (Buresch) prouverait-elle sans pétition de principe que les formules épicuriennes de l’Axiochos, et qui y apparaissent comme une pièce rapportée, ne sont pas empruntées à Épicure ? Quant à la dernière (Immisch), d’après laquelle ce serait au contraire une attaque contre l’épicurisme naissant, elle s’appuie sur une reconstitution arbitraire du texte. — Cette critique négative conduit à la question : que pouvons-nous savoir de l’auteur de l’Axiochos, de ses tendances, de son esprit, de l’époque à laquelle le dialogue a été composé ? La langue fourmille de mots, de formules, de constructions qui, pour la plupart, ne sont pas de la bonne époque. L’expression manque de personnalité, ici platonicienne, ailleurs épicurienne, cynique ou stoïcienne. Des rapprochements de textes mettent en évidence des emprunts, dissimulés ou textuels. Ainsi le fond des discours que l’auteur prête au Sophiste Prodicus, et qu’on a été parfois tenté de considérer comme presque authentiques, vient d’Épicure ou du cynique Télès. Bref, ce dialogue a tous les caractères d’un travail d’école, et il serait absurde d’y chercher la source commune de tout ce qu’on trouve d’analogue chez tant d’auteurs différents. — Tout nu contraire, il semble étroitement apparenté aux œuvres de l’époque alexandrine et de l’époque romaine. L’étude du mythe de Gobryas le mage, par lequel s’achève l’Axiochos, confirme et précise cette conclusion. Par une argumentation ingénieuse et souvent séduisante, en s’aidant des données littéraires et des documents archéologiques (vases peints), M. Chevalier s’efforce de prouver que, relativement aux lieux infernaux, aux récompenses et aux peines qui y attendent les morts, ce mythe révèle des additions ou des modifications tardives, sans doute à peine antérieures à l’ère chrétienne, aux croyances populaires et aux doctrines de l’Orphisme