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Page:Revue de métaphysique et de morale, supplément 5, 1914.djvu/6

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grandes lignes du plan suivant lequel il ordonne son étude et marquer quelques points particuliers. — Il distingue dans Platon deux sortes de définitions de la science. Les définitions subjectives, soit par le langage (Cralyle), soit par la sensation, ou enfin par l’opinion, même vraie et μετά λόγον (Théétète), n’aboutissent pas. Rien de contraire, sur ce dernier point, dans le Ménon, 98 a ; car il y est question seulement des conditions de fait, qui permettent à la pensée de rattacher l’objet du jugement à l’essence intelligible comme à sa cause par l’acte de la réminiscence ; il ne s’agit pas de chercher le contenu de la science dans une opinion améliorée ; ce sont là deux genres différents. Un résultat positif ne peut être trouvé que dans une définition objective. Car il existe, en opposition avec la mobilité infinie du devenir, un objet absolu ou pur, immuable, éternel, entièrement intelligible et immatériel, qui est la vérité même et qui fonde la vérité de toute connaissance. Ce n’est pas, comme chez Parménide, un être unique : il y a une pluralité d’εἶδον, de formes (M. Diès se demande pourquoi le même mot se rend autrement dans Platon que dans Aristote et il se refuse, non sans raison et en dépit de la tradition, à le traduire par Idées) : « c’est que Platon ne réfute pas l’expérience sensible au nom de principes abstraits, mais bien au nom d’une autre expérience que nous pouvons appeler rationnelle », et qui consiste, en s’aidant du langage (Crat., 386 d-390 d), à former des classes qui mettent en évidence des natures d’êtres, individuellement déterminées, définies et stables. « Comme l’agir isole des natures d’actes [couper, tisser, etc.], ainsi le savoir isole des natures d’êtres. » (27 [159] suiv.) — Mais, si c’est le plus urgent, ce n’est pas tout de distinguer : au lieu de laisser dans l’isolement de leur unité les natures simples ainsi distinguées, il faut les lier. Il y a donc un principe constitutif supérieur de la science, qui ne s’est fait jour que peu à peu dans le Platonisme, le principe de relation. Dans la République (cf. 6509 b) c’est seulement une hiérarchie, que le Bien domine et commande ; dans le Sophiste (voir le livre de M. Diès, La définition de l’Être et la nature des Idées dans le Sophiste de Platon, Alcan, 1909), c’est une participation, avec des exigences et des incompatibilités réciproques : le non-être relatif de l’Autre sépare ce que d’autre part l’Être unit et qui, dans le fait d’être le même, réalise l’originalité propre de sa nature. Voilà les conditions de l’objectivité absolue, laquelle s’explique, en dernière analyse, par une participation à la forme de l’Être ; forme irréductible, car la définition de l’Être par la δύναμις (Soph., 247 d suiv.) ne peut constituer qu’une définition provisoire. — En résumé, la science est connaissance de l’Être dans ses relations, et M. Diès n’a pas tort, étant donné que d’autre part il affirme la réalité substantielle de l’Idée, d’insister sur ce rôle de la relation dans le Platonisme.

D’autres problèmes s’offraient encore à lui : relations de l’Être et du Bien, du Sensible et de l’Intelligible, application au Devenir de la Science de l’Être. L’auteur ne les dissimule pas ; il sait ce qu’il manque à son étude pour être complète. Telle qu’elle est, solidement établie sur les textes, bien conduite, en général très claire, bien que parfois la forme semble manquer un peu de sobriété ou prendre au contraire une allure bien scolastique (cf. III, la position des principes de distinction, d’intelligibilité, d’objectivité, d’arrêt, de détermination, de permanence), c’est une contribution utile à la connaissance de la philosophie de Platon. Reflet, autant qu’il est possible, immédiat des textes, appuyée sur une connaissance approfondie des interprétations diverses, cette représentation d’un système de réflexions a l’avantage de mettre en lumière « la continuité intime » (61 [193] ; cf. 7 | 139]) de la pensée platonicienne. Y a-t-il moins d’historicité dans un tel travail que dans l’étude plus complexe des relations de la conception platonicienne de la science avec les conceptions antérieures ou contemporaines ? Cette dernière étude, où l’érudition peut se déployer avec complaisance, ferait-elle, dans l’état actuel de nos connaissances sur le milieu philosophique grec à la fin du ve siècle et au début du ive, moins de place à l’hypothèse ? C’est douteux, et l’historien de la philosophie n’apercevra peut-être pas plus de risques (6 [138]) dans une reconstitution partielle, quand elle est conduite avec cette prudence, cette probité et ce constant souci de tenir compte des probabilités quant à l’ordre chronologique dans lequel s’est développée la pensée de Platon.

La notion du nécessaire chez Aristote et chez ses prédécesseurs, particulièrement chez Platon. Avec des notes sur les relations de Platon et d’Aristote et la Chronologie de leurs œuvres, par Jacques Chevalier, 1 vol. in-8 de ix-304 p., Paris, Alcan, 1915. — Si nous ne sommes pas arrivés, dit M. Chevalier, « à assouplir et à élargir suffisamment notre théorie de la science pour y donner droit