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session de la liberté. C’est l’amour de la raison qui le conduit à cet état de liberté. C’est n’obéir à personne que d’obéir à la raison. La vertu consistera donc à aimer la raison. Les vertus cardinales, pour Geulincx, sont la diligence, l’obéissance, et surtout l’humilité qui est la conscience de la toute-puissance divine. Nous devons accepter tout ce qui nous arrive parce que tout fait partie de l’ordre universel, même la passion, que nous devons tourner à l’amour de la raison. Cette morale n’est pas une morale du renoncement, mais de l’acceptation volontaire de l’ordre divin.

Cette éthique est-elle vraiment cartésienne ? M. Terraillon l’affirme, sur la foi de Bontekoé, l’éditeur posthume de l’Éthique, qui prétend que Geulincx avait voulu fonder la morale du cartésianisme. L’opinion contraire d’un autre contemporain, Andala, ne s’appuie que sur des raisons très vagues. Les ressemblances entre Descartes et Geulincx, d’ailleurs, sont nombreuses et manifestes. M. Terraillon croit donc pouvoir conclure que l’Éthique de Geulincx fournira des indications précieuses sur les idées morales de Descartes.

M. Lévy-Brühl prend la parole pour féliciter M. Terraillon de l’exactitude et de la sincérité qu’il a apportées dans l’étude de son auteur. Mais il trouve téméraire de chercher dans Geulincx la morale de Descartes. Rien ne nous prouve que Geulincx ait voulu faire la morale cartésienne. L’unique témoignage invoqué par M. Terraillon, celui de Bontekoé, ne peut constituer à lui seul une preuve.

M. Terraillon réplique que ce témoignage lui paraît suffisant, Bontekoé ayant été, en quelque sorte, le porte-parole posthume de Geulincx.

M. Lévy-Brühl critique ensuite quelques interprétations données par M. Terraillon. Puis il constate qu’il n’a pas expliqué suffisamment comment Geulincx conciliait dans son système la prédétermination avec la liberté.

M. Terraillon répond que Geulincx n’a guère fait que poser le problème.

M. Lévy-Brühl fait enfin remarquer qu’on ne peut pas comparer la théorie des passions de Geulincx avec celle de Descartes ; Geulincx parle des passions en moraliste, Descartes en « physicien » c’est-à-dire en psychologue et en physiologiste.

M. Delbos reproche ensuite à M. Terraillon une tendance à la simplification logique. Il lui reproche de faire de Geulincx un moniste ; sans doute il y a des tendances monistes cher Geulincx, mais n’y en a-t-il pas chez tout rationaliste ? Il lui reproche aussi de ne pas définir avec une précision suffisante l’occasionalisme de Geulincx, et surtout de croire que l’occasionalisme exclut la liberté ; la philosophie de Malebranche tendrait à prouver le contraire, c’est qu’au fond le problème de la liberté ne se pose pas pour Descartes dans les mêmes termes que pour ses successeurs ; il faut l’examiner indépendamment des préjugés créés par les doctrines ultérieures.

M. Terraillon reconnaît que l’occasionalisme n’exclut pas nécessairement la liberté.

M. Rodier s’étonne du titre de la thèse ; il montre que la morale de Geulincx s’explique entièrement par la morale stoïcienne, sans qu’il soit besoin de faire appel à la morale de Descartes ; le sage de Geulincx, comme celui des stoïciens, est une partie de l’univers ; l’humilité est la soumission à l’ordre du monde ; Geulincx est peut-être moins volontariste que les stoïciens : chez lui les passions sont déterminées, tandis que chez les stoïciens elles sont libres. En tout cas, l’influence cartésienne est douteuse : il peut y avoir coïncidence entre les deux morales, mais il n’y a pas filiation directe.

M. Terraillon soutient qu’on retrouve chez Geulincx, indépendamment de l’influence des stoïciens, des traces évidentes de cartésianisme. Selon lui il n’y a pas simple coïncidence, mais filiation directe.


II. — L’honneur, sentiment
et principe moral.

M. Terraillon résume sa thèse ; il annonce son intention de faire une enquête sur le sentiment de l’honneur, non seulement chez les philosophes, mais aussi chez les romanciers, les publicistes, les dramaturges. Il analysera le sentiment dé l’honneur et montrera qu’il ne consiste ni dans le pur égoïsme, ni dans le pur altruisme, mais qu’il se tient dans une région intermédiaire, qu’il appelle la région du « moi social. » Il aboutit à cette définition de l’honneur : la représentation du rôle idéal que l’individu croit jouer dans la société ; la formule de l’honneur est celle-ci : « Agis dans toute circonstance de manière à être digne, dans la société, de ton rôle tel que tu le conçois. »

Dans une deuxième partie M. Terraillon fait une contre-épreuve de cette définition, en analysant les différentes sortes d’honneur : honneur masculin et féminin, honneur familial, professionnel, honneur de classe, de confession, enfin honneur