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de l’auteur. Sur le fond de la question, nous croyons qu’on ne saurait plus désormais, contester l’insuffisance des fondements traditionnels de la Logique formelle ; l’idée d’une Forme pure, considérée comme vide de tout contenu, n’est qu’une abstraction vaine et inefficace. La logique doit donc être rapprochée de la pensée réelle. Mais ce rapprochement ne nous semble pas devoir se faire dans la forme que semble croire Schiller. Les concepts fondamentaux de la Logique, comme ceux de toutes les autres sciences, doivent être renouvelés, et ils ne le seront qu’en les adaptant plus étroitement aux formes immédiatement inférieures de la pensée scientifique : les formes mathématiques. La logique psychologique qui étudie la pensée dans son contexte réel et sans le séparer de son usage pratique, nous semble se réclamer d’un principe trop vague pour servir de point de départ à une réforme précise de la Logique. Elle ne fait, en somme, que refléter l’aspiration de toute science à assouplir toujours davantage les cadres qu’elle tient de la tradition enseignante. Si, de ce point de vue, on a pu mettre en rapport les généralisations récentes des principes mathématiques avec les suggestions de l’expérience physique, ne peut-on, en prolongeant les résultats obtenus, rapporter la réforme logique à l’approfondissement des notions mathématiques ? Il y a là, nous semble-t-il, un principe de recherches plus sûr et plus précis que le désidératum assez vague de la logique psychologique.

Memories and Studies, by William James. Longmans, Green et Co, London, 1911, 411 p. — Le fils de W. James a constitué ce volume en glanant des allocutions et des articles de son père parus de 1895 à 1910 dans les recueils les plus divers — souvent dans des magazines populaires ou dans des publications locales. — Qu’on ne s’attende pas à trouver ici des éclaircissements importants sur la métaphysique de W. James. Deux de ces essais cependant (VII. Frederik Myers’ services to psychology. — VIII. Final impressions of a psychichal researche) nous donnent quelques indications sur la portée exacte que le penseur américain attribuait aux phénomènes étudiés par les fervents des recherches psychiques : on y verra de quelle façon W. James, très conscient des difficultés relatives à l’interprétation détaillée de ces phénomènes, se croyait néanmoins autorisé par cet ensemble de faits à avancer l’hypothèse d’un mode de connaissance supra-normal, vraiment distinct de notre connaissance ordinaire, et de l’existence d’une âme cosmique, dont émergeraient nos consciences. Mais l’intérêt général du recueil n’est pas d’ordre proprement théorique. Bon nombre des écrits rassemblés ici sont des écrits de circonstance. Nul pourtant ne paraît vide de sens, car jamais l’on ne cesse d’y sentir ce souci qui se trouve exprimé si fortement dans le bel article The Energies of Man (X) : le désir de connaître et de favoriser les conditions qui portent la nature humaine à son plus haut degré d’énergie.

Voici d’abord une galerie de courts portraits. Comme on pouvait s’y attendre, James y dégage chaque fois la particularité individuelle avec un art sobre et sûr. Mais l’individu même ne l’intèresse, en somme, que par la valeur que son attitude propre a présentée pour l’humanité. Un Agassiz donna à l’enseignement des sciences une impulsion décisive, parce qu’il était né avec la passion de connaître la nature vivante, et un prosélytisme qui ne doutait jamais de son succès (I). Un Emerson électrisa l’Amérique par sa foi dans le caractère divin de l’individu (II). Robert Gould Shaw, colonel du 1er régiment nègre dans la guerre de Sécession, montra qu’au pur héroïsme militaire, hérité de nos plus anciens aïeux, peut se joindre cette vertu plus rare et plus nécessaire : le courage civique (III). Les excès et les défauts mêmes des grands hommes sont parfois féconds. Qu’importent les violences et les excentricités de Thomas Davidson ? Ce « chevalier errant de la vie intellectuelle » n’en fut pas moins un Socrate moderne, un admirable excitateur de consciences, un modèle de vie indépendante et généreuse (V). Qu’importent les extraordinaires étroitesses d’un Spencer ? Il est tombé, comme par accident, sur une idée merveilleusement féconde dont il’a saisi la portée universelle : il a pu la développer avec une obstination systématique dont un esprit plus ouvert fût sans doute demeuré incapable. Il est vrai que son défaut de curiosité vraie et de souplesse ont rendu parfois singulièrement factice l’exécution concrète de cette œuvre immense (VI).

Il faut lire surtout cette dernière étude si l’on peut se faire une idée du talent de W. James dans cet art du portrait on y verra la description subtile d’un certain tempérament se prolonger comme d’elle-même par l’appréciation de l’œuvre dans laquelle il s’exprima.

Il existe des circonstances qui produi-