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n’ont pas été toutes inutiles, tant s’en faut ; elles ont servi l’esprit humain de différentes manières, mais toujours en surajoutant a l’intuition purement mécanique des considérations qui ont empêché et empêcheront toujours les savants d’être exclusivement des « physiciens ». L’histoire des idées cosmologiques, à ce point de vue, serait particulièrement instructive. On sent bien que l’évolution des connaissances astronomiques, loin d’être livrée au hasard, a été dominée par des lois constitutives de l’intelligence. Ce ne serait donc pas un travail vain que d’essayer de retrouver dans les idées cosmologiques la trace de deux facteurs intellectuels aussi distincts que l’intelligence mécanique et l’intelligence guidée par des raisons de symétrie, d’éternité, de perfection, de hiérarchie entre les phénomènes, etc., et de chercher à discerner leurs influences respectives. Or il ne nous paraît pas, qu’à part quelques remarques incidentes, les historiens des sciences aient jusqu’à présent porté leur attention de ce côté.

La Méthode de l’Économie Politique d’après John Stuart Mill, par Jean Ray. 1 vol. in-8°, de i-158 p. Paris, Sirey, 1914. — Philosophe, sociologue et juriste, M. Ray était bien préparé à une telle étude, il a expliqué les vues de Mill sur l’économie politique, en montrant à la fois comment elles découlent de sa formation intellectuelle (psychologie anglaise et économie classique avec son père et ses amis, d’autre part conceptions historiques et sociologiques des saint-simoniens et de Comte), et comment elles dépendent de sa philosophie, de ses conceptions logiques et psychologiques, de ses vues sur la science sociale.

Science mentale et non physique, en tant qu’elle recherche les lois morales et psychologiques de la production et de la distribution des richesses, science sociale en tant qu’elle suppose l’homme « faisant partie d’un corps ou agrégat d’êtres humains », l’économie politique est l’étude « des phénomènes de la vie sociale qui résultent de la poursuite de la richesse ». Les faits économiques, comme les autres faits sociaux, sont de nature psychologique. Il en résulte pour Mill « l’impossibilité d’appliquer des nombres précis à des faits de cette nature », les spéculations économiques devant rester qualitatives, et il s’en suit aussi que, s’il y a bien des lois sociales, néanmoins les raisons dernières explicatives doivent être cherchées dans les lois de la nature humaine, la science sociale n’étant qu’un prolongement de la psychologie.

Telle est l’idée (un peu trop systématisée) de la science : quelle en sera la méthode ? Ce ne sera ni la méthode expérimentale ni la méthode abstraite. La diversité des causes possibles pour un même effet, la composition des causes et l’enchevêtrement infini des effets rendent inapplicables les règles fameuses de la première, et l’exemple analysé par Mill (influence du protectionnisme sur la richesse nationale) semble lui donner raison. Mais peut-être, objecte M. Ray, aurait-il triomphé moins facilement en choisissant des questions plus modestes, plus précises et mieux définies. La méthode géométrique est à rejeter, parce qu’elle suppose chaque fait social résultant d’une force unique, d’une seule propriété de la nature humaine, alors qu’il n’est pas de phénomène social qui ne subisse l’influence de forces innombrables, qui ne dépende de la conjoncture d’un très grand nombre de causes. Reste la méthode déductive concrète, telle que l’emploient les sciences physiques, qui unit l’a priori et l’a posteriori. De ses deux espèces (directe ou indirecte), Mill assigne à l’économie politique la méthode directe, qui vérifie par l’observation les conclusions déduites par le raisonnement. Le premier moment de la méthode est la détermination des points de départ de la déduction : ce seront des données psychologiques et éthologiques. Au titre psychologique, montre Ray, Mill use de choses très différentes : rarement des propositions précises d’une science psychologique (loi d’association par exemple), le plus souvent de la conception classique de l’homo œconomicus ou d’observations de sens commun qui n’ont rien de scientifique. L’éthologie qui détermine « le genre de caractère produit conformément aux lois générales de l’esprit par un ensemble quelconque de circonstances physiques ou morales » qui fournirait les principes intermédiaires entre les lois psychologiques générales et les réalités immédiatement données, n’existant pas encore comme science, Mill en est réduit à s’appuyer sur des observations ayant l’aspect de lois empiriques (caractère du Français, de l’Anglais, etc.). Sans insister sur la déduction par laquelle on passe des prémisses psychologiques aux principes économiques et de ceux-ci à leurs conséquences, arrivons au troisième moment, à la vérification. Ici la pensée de Mill est d’une confusion extraordinaire, et M. Ray a eu un réel mérite, ayant montré les difficultés, d’essayer de les résoudre : la vérification ne consistera pas dans une confrontation des