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— L’Histoire de l’astronomie pourrait se ramener à l’histoire d’une seule et essentielle question : Pourquoi et comment en est-on venu à dire que la terre tournait sur elle-même et autour du soleil ? Autrement dit, cette histoire pourrait être intitulée : Genèse du système héliocentrique.

C’est cette genèse que M. Sageret expose dans un livre attrayant, clairement et sobrement écrit. Il en fait excellemment ressortir l’importance unique : « Le système héliocentrique est à la science ce que la clef de voûte est à un pont d’une seule arche. Il a fallu, avant de le sceller à sa place éminente, édifier la géométrie, la dynamique, l’astronomie ; et lui, à son tour, forme le lien, le centre de stabilité, non seulement de toute la maçonnerie qu’il surmonte, mais de toutes les pierres qu’on a posées après lui » (p. 274). Il s’attache à montrer les raisons profondes des conditions dans lesquelles ce système s’est formé, conditions nécessaires d’une évolution à long terme qui ne pouvait guère être accélérée sans que l’ensemble des connaissances exactes eût également changé d’allure dans sa progression générale. Malgré les apparences contraires, certaines erreurs ont été plus fécondes que certaines vérités prématurées, à peine entrevues dans une intuition fugitive, et qui avaient besoin de mûrir pour pouvoir être utilisées. C’est ainsi qu’on regrette peut-être à tort que l’école générale d’Aristarque de Samos du (iiie siècle) n’ait pas triomphé d’emblée, et fait régner dès lors l’opinion que la terre tourne autour du soleil. Mais, à cette époque, ce ne pouvait être qu’une « opinion » hardie. Le désaccord entre l’astronomie, d’une part, la physique et la dynamique de l’autre, aurait pesé sur les esprits, et l’on aurait peut-être pris l’habitude de le considérer comme définitif, et d’admettre une séparation de principe entre ces sciences, comme correspondant à des ordres différents de réalités, tels que les théologiens les envisagent afin de séparer corrélativement des ordres différents de connaissances. De là un arrêt du progrès. N’était-il pas préférable au demeurant que le système du monde des anciens fût à l’étiage de leur mécanique rudimentaire ? Enfin, comme le remarque M. Sageret, il est facile d’imaginer un système géocentrique avec terre immobile, ayant, au point de vue strictement astronomique, la même valeur que notre système héliocentrique. Par conséquent la commodité et la clarté mathématiques, auxquelles les Grecs tenaient tout particulièrement, ne leur imposaient pas exclusivement le système héliocentrique. À ce sujet, il faut en finir avec une légende tenace. Les anciens n’ont eu aucune conception vague de ce système. Nombre d’auteurs ont cru voir dans les idées de Philolaos le Pythagoricien l’expression même de l’héliocentrisme. C’est une erreur. Dans le système de Philolaos, le « feu central » ne saurait être confondu avec le soleil, car ce dernier tourne autour de lui comme les autres astres. Depuis Kepler, l’erreur s’est perpétuée et les Pythagoriciens ont été regardés à tort comme ayant devancé Copernic. Par contre, on ne cite que rarement Aristarque de Samos, alors qu’il est le seul astronome de l’antiquité qui ait formulé l’hypothèse exacte, en passant d’ailleurs à peu près inaperçu.

Quant à Aristote, M. Sageret le défend avec raison de l’accusation portée contre lui d’avoir enrayé les progrés de la science, d’être une personnification de l’obscurantisme. Il représente au contraire « une étape de concentration, de coordination, qu’une saine évolution imposait à la pensée humaine de fournir ».

En résumé, excellent recueil de haute vulgarisation. Qu’il nous soit permis toutefois d’indiquer à propos de cet ouvrage ce qui nous semble manquer jusqu’à présent à l’histoire des idées astronomiques pour être vraiment philosophique.

Dans cette histoire, plus que partout ailleurs, on découvre, pour peu qu’on analyse, un enchevêtrement de trouvailles mécaniques et d’idées mystiques, on assiste à une véritable collaboration de deux tendances bien différentes quant à l’orientation. L’humanité a déployé des efforts prodigieux d’ingéniosité pour trouver, à travers les ténèbres, « une porte qui s’ouvrit sur l’univers », selon l’expression même de M. Sageret, et ses efforts ont été tantôt entravés, tantôt inversement facilités par des préoccupations mystiques ou superstitieuses, qui, en principe, ne pouvaient servir à rien, ne pouvaient mener à rien. C’est ainsi qu’on voit l’hypothèse de l’antichthone inspirée aux Pythagoriciens par leur croyance à la perfection du nombre dix ; qu’on s’explique le singulier attachement des anciens au mouvement circulaire, le seul qui puisse être éternel, disait Aristote, le seul par conséquent qui convienne aux corps célestes, etc. À chaque pas, pour ainsi dire, l’intelligence humaine, guidée par une compréhension des choses instinctivement géométrique, trébuche pourtant et s’arrête, parce que, s’interposant entre cette vision technique et les choses, des notions d’origine religieuse lui présentent des mirages trompeurs. Et, chose curieuse, ces images fallacieuses