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Charte (p. 162). La première partie du Capital a paru dix-neuf et non pas vingt-quatre ans après le Manifeste du Parti Communiste (p. 199). Le socialiste Ed. Bernstein est-il vraiment l’inventeur de la formule du « Retour à Kant. » (p. 341) ? Peut-être rencontre-t-on, dans le livre de M. G. Richard, un trop grand nombre de ces petites inexactitudes. Mais ce sont des détails, et il faut résumer le plan d’ensemble d’un livre qui vise à être toute autre chose qu’un manuel historique.

On pourrait dire, sans s’astreindre à une analyse littérale du livre, que, suivant M. Gaston Richard, la révolution de la technique industrielle a trouvé son expression dans les doctrines, matérialistes et immoralistes, de l’économie politique. La réaction contre ces doctrines aurait pu se faire, dès le début du siècle, au nom des principes de la philosophie de Kant et de Fichte, philosophie dont l’apparition constitue « une réforme égale en importance à celle de Socrate, supérieure à celle de Descartes » (p. 2), philosophie de l’autonomie et du droit. En fait, elle a pris, avec Hegel, avec les traditionalistes et les positivistes français, une direction tout autre, fataliste, théocratique, sociocratique, que M. Gaston Richard déteste. Seul, parmi les épigones du positivisme anslais. St. Mill, indécis et flottant encore, mais jaloux défenseur de l’individualisme moral, trouve grâce à ses yeux. — Après la révolution de 1848, le socialisme prend chez Karl Marx une forme qui synthétise, selon M. Gaston Richard, toutes les erreurs du monde moderne : le matérialisme et le fatalisme. Mais déjà la réaction se dessine avec Proudhon, « plus réellement original et puissant » que Marx et Engels (p. 199), avec les deux hommes que M. Gaston Richard appelle « les disciples indépendants de Schelling », Herbert Spencer et Charles Secrétan, avec Charles Renouvier, avec les néokantiens allemands : Lange, Cohen, Stammler, Ed. Bernstein. « Si la démocratie sociale de l’Allemagne revenait délibérément aux idées de Kant et de Fichte, si elle travaillait à écarter l’impérialisme et à subordonner la politique a la morale, elle aurait un grand rôle à jouer dans l’histoire du monde » (p. 341).

Entendons bien M. Gaston Richard : il ne dit pas que, depuis 1848, le monde aille dans le sens où un Renouvier, un Hermann Cohen voudraient le voir se diriger. Tous les penseurs dont il analyse les doctrines pour la période postérieure à 1848 ne sont pas les « hommes représentatifs » de la période, ce sont des protestataires, des mécontents, des pessimistes : M. Gaston Richard le sait, mais ce n’est pas en historien, c’est en philosophe, en moraliste, qu’il prétend raconter la civilisation contemporaine. « Assistons-nous, demande-t-il, au progrès de l’ordre juridique et à sa pénétration dans un domaine réservé jusque-là non à la vraie liberté, mais à la lutte ou à l’arbitraire ? Ne sommes-nous pas plutôt les témoins de l’avènement d’un césarisme économique, incompatible avec toute autonomie politique ou morale, avec tout selfgovernment, avec toute véritable démocratie ? La destinée de nos fils ne sera-t-elle pas d’assister au conflit de la démocratie libérale et d’une démocratie sociale dédaigneuse de tout droit personnel et qui, après avoir dompté les dernières convulsions d’un anarchisme aussi incohérent que barbare, enfantera pour des siècles un nouveau césarisme plus étouffant que ne fut pas le Bas-Empire romain ? » (p. 346). Ces idées avaient cours en France il y a un demi-siècle. Depuis cinquante ans elles ont peut-être perdu de leur crédit. M. Gaston Richard ne veut pas qu’elles tombent sous le coup d’une sorte de prescription.

La Psychologie des Phénomènes Religieux, par James H. Leuba. 1 vol. in-8, de iv-441 p., Paris, Alcan, 1914. — Le livre de M. Leuba est comme la combinaison de deux courants, dont l’un est fourni par la psychologie religieuse de l’école dite américaine (Starbuck, Coe, Leuba, James) et l’autre par la psychologie de l’école anthropologique anglaise (Tylor, Frazer, etc.). C’est ce caractère synthétique qui lui donne son ampleur et lui permet d’aborder un certain nombre de problèmes généraux relatifs à la religion.

Sans nous astreindre à suivre l’ordre du livre (La nature de la Religion. Origine de la magie et de la Religion. La Religion dans ses rapports avec la moralité, la mythologie, la métaphysique et la psychologie. Les Formes les plus récentes et l’Avenir de la religion), nous dégagerons d’abord les principales thèses relatives à la religion :

1° La religion est action et vie. Elle établit des relations dynamiques entre l’homme et des pouvoirs spirituels supérieurs. La conscience religieuse cherche l’être : « In religion, God is felt and used. »

2° La religion a une valeur biologique. Elle est efficace. Mais son efficacité est toute subjective. La religion procure d’abord des avantages qui sont attendus de ses