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condamne la société et l’humanité présentes au nom d’un idéal réalisé dans le passé ; le pessimisme misanthropique qui se révolte au spectacle de la sottise et de la méchanceté humaines, etc. Il répond non, s’il s’agit d’un pessimisme d’origine intellectuelle, tel que le pessimisme irrationaliste, désespérant de comprendre le monde, ou le pessimisme scientifique, s’affligeant des conditions de la vie, etc. Après quoi, M. Palante reprend en sens inverse ce petit jeu des confrontations et se demande quel individualisme (à savoir quel sentiment de l’originalité inexprimable de notre personne) engendre à son tour le pessimisme. Mais, s’apercevant qu’il ne pourrait que se répéter, l’auteur tourne court et s’interroge sur les causes qui engendrent ainsi simultanément l’individualisme et le pessimisme, sans paraître voir que, s’ils naissent l’un de l’autre, comme il s’est efforcé de le montrer, il n’y a plus besoin de rechercher par l’effet de quelles circonstances ils se produisent en même temps. Il en prouve l’origine commune dans l’exagération de l’intégration sociale qui, en opprimant l’individu, l’amène à la fois à prendre conscience de sa personnalité et à se révolter contre ce qui le blesse. Après quoi, M. Palante, s’interrogeant sur l’avenir de ces dispositions, prévoit que la même intégration sociale qui les produit les supprimera : l’individu qui, froissé, se révolte, écrasé ne souffre plus parce qu’il n’existe plus. Le conformisme et l’optimisme social s’établiront un jour définitivement. Allons, tant mieux !

Les Maladies Sociales, par Paul Gaultier. 1 vol. in-12, de vi-270 p., Paris, Hachette, 1913. — Ces cinq études sur la criminalité adolescente, l’alcoolisme, la dépopulation, la pornographie, l’homicide n’exposent pas, comme on peut bien s’y attendre, les résultats de recherches originales. Ce sont des travaux de vulgarisation, où l’auteur résume et simplifie à l’usage de ce qu’on nomme le grand public un certain nombre d’enquêtes plus ou moins originales elles-mêmes ou approfondies. Encore arrive-t-il qu’en cet exposé où l’auteur examine tour à tour, selon une méthode uniforme, le mal, ses causes, ses remèdes, les documents et les travaux utilisés soient à ce point simplifiés, clarifiés, et allégés qu’ils perdent beaucoup de leur saveur et de leur intérêt. Si, par les faits qu’il signale, cet ouvrage est un livre attristant et qui donne à penser, ce n’est pourtant pas un livre qui fasse penser et qui oriente impérieusement la réflexion en des voies définies et fécondes. Trop de généralités vagues. En ce qui concerne les remèdes, par exemple, qui sont d’ailleurs à peu près les mêmes pour tous les cas, nul doute que ceux que M. Gaultier nous indique ne soient excellents : il faut restaurer d’autorité familiale ; mettre plus de soin à inculquer aux enfants des sentiments moraux plus énergiques ; éviter de porter atteinte aux croyances religieuses, même il serait souhaitable de les encourager, etc. — Mais ce sont les moyens pratiques de toutes ces belles réformes, et aussi la façon de les accommodera notre état intellectuel et social, qu’il serait intéressant de connaître et dont on ne nous dit rien. C’est là-dessus, sur la restauration de la famille ou sur les conditions de la formation morale de la jeunesse par la famille ou par l’État, qu’il nous faudrait des études approfondies, plus utiles que les lamentations les plus judicieuses sur des misères morales et sociales que nous connaissons trop et dont nous n’avons plus à être prévenus. — Mais peut-être en cela jugeons-nous mal ; peut-être un certain public, celui auquel l’auteur s’adresse, a-t-il besoin d’être averti et ne peut-il l’être que de cette façon qui paraît à ceux qui sont plus au courant des choses un peu trop superficielle.

La Question Sociale et le Mouvement Philosophique au XIXe siècle, par Gaston Richard, professeur de science sociale à la Faculté des Lettres de l’Université de Bordeaux. 1 vol. in-18, de xii-363 p., Paris, Armand Colin, 1914. — L’ouvrage fait partie de la « Bibliothèque du Mouvement Social contemporain », et à ne le considérer que comme un recueil d’histoire des doctrines, il est riche et instructif. Faut-il regretter, parfois, un peu de flou dans l’exposition ? Faut-il signaler un certain nombre d’erreurs ? Owen n’est pas l’inventeur de cette idée que le caractère de l’homme est le produit du milieu (p. 107) ; comme Bentham, comme Godwin, il l’a empruntée à Helvetius. On ne saurait dire que le socialisme révolutionnaire doive à Aug. Comte « ses doctrines les plus caractéristiques, la tendance à déprécier l’épargne populaire et la petite propriété, l’internationalisme et l’antimilitarisme, la décomposition politique de la France, l’idée d’une dictature temporaire du prolétariat parisien, la grève générale » (p. 145). Toutes idées courantes, sous le règne de Louis-Philippe, chez les socialistes parisiens : Aug. Comte les a puisées chez eux. On ne saurait dire, sans anachronisme, qu’en 1822, dans son Catéchisme des Industriels, Saint-Simon ait invité Charles X à un coup d’État contre la