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Dans les doctrines intellectualistes, ce sont toujours les mêmes thèmes qui reparaissent ; mais, même si cela était vrai, ne faudrait-il pas reconnaître que les motifs pragmatistes n’ont guère plus de variété ? M. Papini se fait une conception par trop simpliste des différentes métaphysiques ; toutes sont dualistes, même le monisme spinoziste, puisqu’il admet deux attributs ; bien plus, toutes sont « duellistes » et ne traduisent sous des formules diverses qu’une seule et même idée : l’opposition « du principe classique et du principe romantique », de l’un et du divers.

L’unité conduit à l’immobilité, à la cristallisation et à la mort ; la diversité a pour conséquence l’enrichissement du monde. Tant qu’on se place au point de vue théorique, l’opposition subsiste entre l’un et le divers ; au point de vue de l’action, elle est parfaitement réductible. L’un n’existe pas dans la réalité : agissons, augmentons notre puissance, par l’action l’homme devient dieu. Mais cette action que l’auteur divinise, hypostasie, que peut-elle être, sinon incohérence et désordre, puisque toute logique est en désaccord radical avec le réel ?

Cette agitation, cette hantise de l’activité qui persécute le pragmatisme, que nous procure-t-elle ? La paix, le repos, la satisfaction de tous les désirs en sont les fruits ; le monde sera le vrai nirvana auquel nous aspirons. Mais alors, à quoi bon s’indigner contre la paresse moniste et clamer son souci constant des valeurs vitales ?

Pour arriver à l’omnipotence, l’homme devra recourir à un « art du miracle », c’est-à-dire utiliser de plus en plus les puissances spirituelles. Cet art existe en fait, il suffit de songer aux prophètes, aux fakirs. L’homme créera des religions, des métaphysiques, des sciences de phénomènes possibles, et M. Papini nous donne une débauche de paradoxes et d’imagination.

Nous pouvons maintenant être introduits dans le sanctuaire pragmatiste. On ne s’y occupera pas de vérité universelle et immuable ; on se dirigera vers la pratique et vers la vie. Seront pragmatistes tous ceux qui ont l’amour du concret, d’une vie plus large et plus riche, le dédain des formules et des vérités immobiles. L’unité d’esprit pragmatiste, c’est la conception de la valeur instrumentale des théories et des croyances : l’idée vraie est celle qui répond à nos besoins. Mais alors de quel droit répudier le monisme comme faux, puisqu’il est une hypothèse commode, puisqu’il y a en nous un instinct moniste ? D’autre part accueillir toutes les vérités pour posséder plus de vérité, n’est-ce pas avoir l’obsession de la vérité ?

On souhaiterait dans cette exaltation mystique de l’action, faite avec verve et pittoresque, une discussion approfondie des solutions proposées par les autres écoles, moins d’humeur batailleuse, plus d’attitude persuasive. Le pragmatisme, selon M. Papini, « n’est pas une philosophie », et c’est bien là, croyons-nous, l’opinion de tout philosophe.

L’Origine subsconsciente dei fatti mistici, par A. Gemelli. 1 vol. in-12, de 121 p., Firenze (Piccola biblioteca scientifica della Revista di Filosofia neo-scolastica), 1913. — Travail consciencieux et très bien informé sur l’emploi de la subconscience pour l’explication des faits religieux. L’auteur est tout à fait au courant des travaux parus en Amérique et en France ; il s’attache surtout aux ouvrages de M. Delacroix. Ses analyses sont exactes, sa critique est intelligente. De pareils exposés, de caractère objectif et courtois, font grand honneur à la collection — de caractère confessionnel — dont ce petit travail fait partie.


REVUES ET PÉRIODIQUES

Les Revues Catholiques de 1913. — Nous avons le regret, en commençant cette recension annuelle, d’avoir à signaler la disparition des Annales de Philosophie chrétienne. On sait avec quelle assiduité Rome, ou plus exactement le parti qui prévaut actuellement à Rome, poursuit toutes les manifestations de la pensée catholique qui lui paraissent entachées à quelque degré de « modernisme ». La volonté manifeste d’orthodoxie des Annales ne pouvait arrêter ceux qui ne cherchent point à comprendre, mais seulement à condamner. Le 5 mai 1913, un décret mettait à l’Index toute la collection des Annales à partir de l’année 1905 (date à laquelle M. l’abbé Laberthonnière en avait pris la direction). Le comité de rédaction des Annales, en annonçant cette nouvelle, invitait les lecteurs à entrer « dans les sentiments de soumission et de docilité active qui conviennent aux enfants de l’Église. Catholiques sans réserves, philosophes persuadés du caractère toujours imparfait de nos pensées et de l’insuffisance d’un effort apologétique toujours réformable, nous avons témoigné à l’autorité que nous nous inclinons respectueusement » (n° de mai-juin 1913, p. 1). Cette attitude si soumise et si digne à la fois ne devait qu’irriter les agresseurs. Par une mesure exceptionnelle, et qui