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tous les individus composant le peuple (p. 67) ; réduction de toute législation à la garantie d’un certain nombre de droits inaliénables et déterminés quant à leur contenu (p. 70), etc.

Le mérite de Schiller a été de libérer le rigorisme moral de toute confusion avec le moralisme ; par là il a donné au rigorisme moral une pureté et une rigueur auxquelles il n’avait pas atteint même chez Kant, et il lui a ôté en même temps toute dureté et toute unilatéralité. À côté des exigences morales du devoir, il pose l’idéal de l’humanité comme principe d’évaluation positive des actions : entre l’instinct sensuel et l’instinct moral il introduit l’instinct esthétique orienté vers la beauté de l’âme. Seulement Schiller n’a pas assez nettement distingué entre l’obéissance au devoir moral et l’idéal de beauté de l’âme ; d’autre part il n’a pas assez nettement distingué cet idéal de l’idéal de l’humanité. Enfin Schiller a eu le tort d’adopter et même d’exagérer encore la théorie kantienne du désintéressement de l’appréciation esthétique qui serait ainsi indifférente à l’existence de son objet.

Fries a, dans son livre Wissen, Glaube und Ahndung, fait faire à l’éthique critique un progrès essentiel. Kant avait découvert le problème de l’éthique comme science, mais sans construire cette science. C’est au contraire ce qu’a fait Fries. Ce qui a permis à Fries cette réforme de l’éthique, c’est le perfectionnement qu’il avait apporté à la méthode critique en en éliminant tous les vestiges de scolastique qui subsistaient encore chez Kant, et en introduisant la déduction psychologique dans la critique de la raison ; par là seulement la critique de la raison pratique était mise dans son rapport véritable avec le système de l’éthique. Au premier plan des découvertes de Fries il faut mettre sa théorie du sentiment (Gefühl) et sa découverte d’une tendance morale pure ; dès lors il lui était possible de donner à la loi morale un contenu déterminé au lieu de chercher, comme l’avait tenté Kant, à obtenir un critérium du devoir par la seule réflexion et des moyens purement logiques. Le contenu de la loi morale est donné pour Fries par la règle de droit (Rechtsgesetz), c’est-à-dire par la règle de l’égalité de toutes les personnes en dignité. De là découle une distinction nette entre la moralité, consistant dans la soumission de la volonté à sa propre conviction du devoir, et les « devoirs de vertu », tels qu’ils se laissent déduire du contenu de la loi morale. De là deux parties essentielles dans la doctrine de la vertu : l’ascétique et la didactique. Une autre découverte capitale de Fries est l’élimination en éthique, de la théorie du souverain bien : le souverain bien est l’objet de la religion et non de l’éthique ; la Providence n’a pas besoin, pour réaliser le souverain bien dans l’univers, du secours des hommes ; la fin de Dieu n’est pas la fin des hommes. La plupart des erreurs qui se sont glissées dans la pensée morale de Fries proviennent du kantisme : il n’a pas notamment aperçu plus que Kant le caractère purement négatif de l’évaluation morale ; il a eu le tort de déterminer le contenu de la loi morale par la valeur absolue de la personne ; il a négligé de rechercher la signification du critère de la valeur de l’action contenue dans le principe de la dignité personnelle, et en conséquence il manque chez lui toute transition logique de ce principe au système de l’éthique ; il a déduit d’une façon tout à fait insuffisante la loi morale.

L’étude de M. Nelson, vigoureuse et claire en même temps que pénétrante et subtile, constitue une contribution fort intéressante à l’étude et à la critique de la morale kantienne et post-kantienne ; elle fait attendre avec curiosité et sympathie l’œuvre systématique où, en utilisant toutes les suggestions utiles contenues dans les œuvres de Kant, de Schiller et de Fries, en évitant les erreurs et en comblant les lacunes qu’il a lui-même découvertes et signalées, M. Nelson construira sur des fondements nouveaux l’édifice de la science morale.

Der Wert des Staates und die Bedeutung des Einzelnen, par le D’Carl Schmitt. 1 vol. in-8°, de 110 p. Tübingen, Mohr, 1914. – Ce petit livre est divisé en trois chapitres, consacrés, l’un au droit, l’autre à l’État, le dernier à l’individu. Pour M. Schmitt, l’État est au centre de la série droit, État, individu : l’État ne se définit en effet selon lui que par le devoir qui lui incombe de réaliser le droit dans le monde ; par là l’État est reconnu dans sa rationalité, dans sa valeur (p. 38). Le droit ne peut être défini par l’État, mais au contraire l’État par le droit ; l’État n’est pas le créateur du droit mais le droit le créateur de l’État ; le droit précède l’État (p. 46). Les éléments constitutifs de la notion de l’État ne peuvent être empruntés qu’au droit. Le Rechtsstaat est un état qui veut être tout entier fonction du droit (p. 50). L’État doit être déduit du droit, et ce qu’il y a d’essentiel en lui, c’est une certaine position par rapport au droit. La norme juridique s’oppose au monde empirique et