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recherche scientifique sans terme dont Lessing, Kant, H. Cohen ont perfectionné la théorie, mais on n’y trouve pas le souci platonicien de justifier l’Idée première, celle du Bien, et de faire descendre dans les hypothèses provisoires, qui perdraient ainsi leur caractère hypothétique, la vérité que conférerait à l’Idée suprême une mathématique (ou une logique) supérieure : Platon a, tout de même, de la vérité une conception stable, ferme, objective, et c’est précisément cette « susceptibilité d’erreur des hypothèses » intermédiaires qui le trouble et qu’il voudrait pouvoir dissiper ; il ne croit pas a la science des rapports, mais à celle de l’Etre ; il semble, en vérité, qu’il ne l’ait pas constituée et qu’il n’ait trouvé ni la définition ni le nombre de l’Idée du Bien ; mais en admettant même qu’il ait abandonné la dialectique du vrai pour la science du probable (cf. les Lois), on ne le rapproche pas tant de Kant ni surtout d’H. Cohen, philosophe de la certitude, que de Cournot et des savants qui ont conscience de travailler dans le vraisemblable. – L’œuvre positive de Cohen conserve d’ailleurs son prix, même si on ne la rattache ni à Platon ni à Kant (ne se rapproche-t-elle pas davantage de celles de Leibnitz et de Fichte ?), et mademoiselle Stériad en a donné un exposé vivant et consciencieux. Elle a surtout insisté sur trois ou quatre idées essentielles : point de vue transcendantal, réduction du « donné » aux sciences positives, au droit et aux chefs-d’œuvre de l’art, rejet de la psychologie au terme de la philosophie, où elle sera (car, sur ce point, la pensée de Cohen ne peut qu’être inférée) une synthèse personnelle de toute la culture, suppression de toute chose hors de nous comme en nous, la morale et la religion étant des « tâches » et les vertus mêmes se soumettant à une « humanité » dont rien de fixe, rien de légal ne peut donner la formule. Peut être voudrait-on sur l’interprétation du nombre au moyen du calcul infinitésimal et, plus généralement, sur la théorie de ce calcul lui-même des détails plus nombreux. Le livre n’en atteint pas moins son but réel, puisqu’il nous confirme dans l’opinion ou l’interprétation de Kant par Cohen nous inclinait déjà : l’École de Marburg réussit plutôt en philosophie — c’est-à-dire en analyses esthétiques aussi bien qu’en interprétations philosophiques du renouvellement de la science — qu’en histoire de la philosophie, même kantienne.

Grundlinien einer neuen Lebensanschauung, par Rudolf Eucken. 2e édition entièrement remaniée. 1 vol. in-8°, de 244 p., Leipzig, Veit, 1913. — Ce livre est la seconde édition de l’ouvrage célèbre d’Eucken, Principes d’une nouvelle conception de la vie. Profondément modifiée dans la forme, dans les proportions de ses diverses parties, dans le style aussi, l’œuvre est néanmoins restée ce qu’elle était au fond, et les lecteurs y retrouveront sans peine tous les mérites qui les avaient séduits il y a sept ans. Ce livre est d’ailleurs l’une des œuvres où l’on saisit le mieux toute l’originalité de la pensée d’Eucken, plus tournée vers l’action qu’orientée vers la spéculation pure, et plus soucieuse d’unifier, de concilier et surtout d’élever et de tonifier les âmes que d’établir péniblement des principes capables de résister à l’épreuve d’une dialectique serrée et d’une critique rigoureuse.

Gemeinschaft und Gesellschaft. Grundbegriffe einer reinen Soziologie, par Ferdinand Tönnies, 2e éd. revue et augmentée. 1 vol. in-8°, de xvi-312 p., Berlin, Curtius, 1912. — Cet ouvrage, paru pour la première fois il y a vingt-sept ans, est resté le standard work de la sociologie allemande. Bien que, par suite d’un préjugé universitaire tout à fait regrettable, la sociologie n’ait pas conquis en Allemagne la place qui lui revient et qui lui est faite en France, en Angleterre et aux États-Unis, le seul livre, dont l’influence a d’ailleurs été considérable, ne permet pas de dire qu’il n’existe pas de sociologie en Allemagne. On trouve dans ce livre l’union la plus rare de l’esprit philosophique, une érudition considérable, animée, coordonnée et disciplinée par des idées : le livre III notamment, consacré aux fondements sociologiques du droit naturel, est vraiment magistral. Tout l’ouvrage est, on le sait, dominé par l’opposition, annoncée dans le titre même, entre la communauté et la société. L’édition de 1912 est, à bien des égards, enrichie, et les passages nouveaux, distingués par des notes du texte ancien, permettent de suivre le progrès de la pensée de l’auteur. La préface nouvelle est aussi des plus intéressantes et constitue une page remarquable d’histoire de la philosophie et des sciences sociales. M. Tönnies montre comment la conception mécaniste de la nature avait engendré une philosophie qui comprenait une théorie du droit et de la société conçue comme la partie essentielle de l’éthique. Cette philosophie pratique était antithéologique, antiféodale, antimédiévale, individualiste : elle s’exprime d’une part dans le droit naturel, d’autre