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nettement morbides que l’avarice ; peu obéissent à des lois étiologiques et pathogéniques aussi précises ; peu enfin ont des conséquences individuelles et sociales aussi profondes et aussi funestes ». Aussi c’est en médecin qu’il aborde l’étude de ce vice, qui n’a jusqu’ici donné lieu qu’à des développements littéraires. Il en expose successivement les symptômes, les causes et l’évolution.

Parmi les symptômes, le plus important est l’hypertrophie de l’instinct d’épargne. Car l’épargne n’est pas le résultat d’un raisonnement conscient, d’un calcul : c’est « l’expression d’une tendance profonde, ancienne, antérieure à l’intelligence, née d’une nécessité d’adaptation ». Si elle se montre chez l’homme sous ses formes les plus élevées, on la retrouve chez l’animal, chez le végétal et chez l’homme même elle repose sur le fond primitif de l’instinct. L’avarice, qu’on définit « un état morbide de l’esprit dont l’élément essentiel est l’amour de la richesse, considérée indépendamment des biens qu’elle procure » est donc une anomalie de cet instinct d’épargne. Mais ce, symptôme principal est accompagné ordinairement de tout « un ensemble d’anomalies d’ordre négatif, traduisant un affaiblissement de l’activité mentale et parmi lesquels l’atrophie des sentiments et la restriction des besoins qui ne sont pas en relation directe avec l’instinct d’épargne tiennent le premier rôle. » Il faut lire dans M. de Fursac tout ce chapitre, qui est le meilleur du livre. On y trouve marquées avec beaucoup de sagacité et dessinées avec finesse les tares intellectuelles et sentimentales de l’avare : la pauvreté de son imagination, son inconscience de son propre état, son incompréhension de ses véritables intérêts, son horreur du risque, l’étroitesse de son jugement vis-à-vis d’autrui, sa méfiance, sa sécheresse de cœur, son insensibilité en face de la souffrance, sa cruauté. M. Rogues de Fursac ne garde point devant son hideux modèle l’impassibilité d’un Spinoza, peintre des passions, et il n’est pas tendre pour cette sorte de maladie : il a peur que notre pitié, — bien à tort — s’émeuve en leur faveur. Ce serait absurde, nous dit-il. L’avare n’a que des besoins restreints : d’où la vie qu’il s’impose, mesquine, étroite, sans horizon, sans air, sans lumière. Il a perdu le sentiment de dignité personnelle, et, tout en étant parfois très vaniteux, il sacrifiera au besoin sa susceptibilité et sa réputation pour sauvegarder quelques parcelles de son trésor. La plupart du temps, il vit isolé, renfermé, impénétrable aux autres hommes. Un trait assez curieux de sa psychologie, c’est la domination absolue, tyrannique, qu’il exerce parfois sur son entourage, et qu’il fait accepter même à des étrangers à sa famille. M. Rogues de Fursac en a très finement démêlé les raisons.

Parmi les causes de l’avarice, les unes, comme le culte de l’économie, agissent en exaltant l’instinct d’épargne ; les autres, comme la monotonie de la vie et l’absence de stimulants affectifs d’ordre normal, en favorisant l’affaiblissement de l’activité mentale. La première de ces causes est de nature sociale, et elle a dans notre pays une importance toute particulière. La France est par excellence le pays des avares, parce que notre grande vertu est l’économie. Est-ce-bien une vertu ? Si l’on écoutait M. Rogues de Fursac, on ne serait pas loin d’englober dans la même condamnation la pratique et l’excès. Il considère cette vertu un peu vieillotte comme étant une survivance destinée à une prochaine disparition, et il se plaît à opposer à la vie calme, mesurée, mais aussi étroite, mesquine, et peureuse, du petit bourgeois de nos villes, l’existence aventureuse, fiévreuse et active, de l’Américain qui ne songe qu’à amasser l’or pour le répandre à pleines mains, et même pour le jeter par les fenêtres. Ainsi le problème de psychologie devient un problème social : on ne peut guérir les hommes de l’avarice, mais on en guérira peut-être l’humanité.

Le Problème Religieux dans la Philosophie de l’Action. M. Maurice Blondel et le P. Laberthonnière, par M. Cremer, pasteur de l’Eglise Réformée. Préface de M. Victor Delbos, membre de l’Institut, professeur à la Sorbonne. 1 vol. gr. in-8 de xiii-112 p., Paris, Alcan, 1912. — M. Cremer n’a pas, dans ce court opuscule, prétendu donner une idée de ce qu’est en elle-même la dialectique à la fois si riche et si serrée de l’Action ; il n’a pas suivi du dedans l’élan qui d’inquiétude en inquiétude conduit le philosophe à la volonté et à l’acceptation de la religion révélée ; il s’est proposé seulement de caractériser, de situer cette philosophie qui a joué un si grand rôle dans l’évolution de la pensée contemporaine ; il y a réussi de la façon la plus heureuse et la plus simple. En particulier il a montré nettement l’injustice qu’il y avait à l’accuser de ne pas avoir dépassé les limites du subjectivisme kantien : Pascal et Ollé-Laprune seraient seuls les maîtres authentiques de M. Blondel et de M. Laberthonnière. De même la philosophie de