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cription des examens d’admission aux grandes Écoles, par une analyse des procédés les plus recommandables pour l’enseignement primaire de l’arithmétique ou de la géométrie, Jules Tannery a pénétré sous une forme directe et concrète dans le domaine de la psychologie sociale, il a montré à quelles conditions la mathématique pouvait devenir un instrument pour la culture de l’intelligence vraie. Tels sont les traits dominants de ce recueil, mais ils ne suffisent pas à le faire connaitre : il faut ajouter que chaque ligne porte la marque vivante de ce qu’a été le penseur et l’homme : ayant conçu la vie comme une amitié, il a eu le secret de communiquer à ses réflexions sur des questions toutes abstraites et toutes techniques en apparence, un inexplicable, un incomparable esprit d’amitié.

Les Opinions et les Croyances, par Gustave Le Bon. 1 vol. in-18 de 340 p. Paris, Ernest Flammarion. — « Trois ordres de vérités nous guident : les vérités affectives, les vérités mystiques, les vérités rationnelles. Issues de logiques différentes, elles n’ont pas de commune mesure ; » conclusion de ce livre, reproduite en épigraphe, comme pour plaire d’avance aux uns et mettre les autres en défiance. Car, par la fécondité des psychologues et leur clarté d’apparence, ces paradoxes sont à la mode. Et, d’un autre côté, ceux qui se sont exercés à la critique à l’exemple des grands auteurs n’aiment pas trop qu’on les ramène à leurs premiers étonnements en leur faisant voir que le Soleil tourne autour de la Terre. Mais il faut refaire ce voyage de temps en temps à travers la crédulité humaine. Voici par où M. Le Bon veut nous conduire. Livre I : la croyance diffère de la connaissance. Livre II : la sensibilité, l’inconscient, la personnalité et ses oscillations. Livre III : les formes diverses de la Logique (logique biologique, l’affective, la collective, la mystique, l’intellectuelle). Livre IV : les conflits des diverses Logiques. Livre V : les opinions et les croyances individuelles. Livre VI : les opinions et les croyances collectives. Livre VII : propagation des opinions et des croyances. Livre VIII : la vie des croyances. Livre IX : recherches expérimentales sur la formation des croyances (Les rayons N, la magie, l’occultisme, le spiritisme ; la connaissance et la croyance chez les savants). Le dernier livre surtout est bon à lire ; mais il faut dire pourtant que l’aventure des rayons N (p. 273) présentée en raccourci, et comme un exemple des effets de la suggestion, perd un peu trop de sa vraisemblance ; il n’est plus qu’une anecdote que l’on veut bien piquante ; on s’y amuse, on ne s’y instruit guère. Il faut en dire autant de tous les récits qu’on trouve dans cet ouvrage, et qui tendent trop à une même fin : cela fait penser à ces histoires de sauvages qu’on peut lire ailleurs, objets trop fragiles pour la réflexion. Bref cette psychologie et cette sociologie anecdotiques sont bonnes pour la conversation. Peut-on penser sérieusement que c’est par mépris pour le luxe et les beaux-arts que la Commune incendia les plus beaux monuments de Paris ? (p. 32).

Les vues théoriques n’ont pas plus de portée : « l’intelligence, variant considérablement d’un sujet à l’autre et n’étant pas comme les sentiments contagieuse, ne peut jamais revêtir une forme collective » (p. 47). Au reste on lit plus loin (p. 89) : « La logique affective varie d’un sujet à un autre parce que les sentiments des individus sont fort différents. Dans tous les domaines qu’elle régit, croyances religieuses, morales, politiques, etc., l’accord est, pour cette raison, impossible ». Il est traité ailleurs de la contagion mentale (p. 203) et avec abondance. Nulle part on n’aperçoit la moindre ébauche d’une analyse méthodique qui puisse guider l’esprit. Bref on ne sait jamais bien de quoi l’auteur veut parler. Aussi de telles remarques ne sont ni vraies ni fausses. Que la Psychologie à demi littéraire, à demi scientifique reconnaisse ici ses fleurs et ses fruits. En somme des événements ne sont point encore des faits.

Mais il arrive pis encore. Il arrive que, par cette habitude de disserter en courant, des notions sans doute discutables, mais enfin bien déterminées, sont exposées avec une légèreté inexplicable. « D’après Fechner, la sensation grandit suivant le logarithme de l’excitation… Soit un orchestre de dix exécutants jouant du même instrument. Pour doubler l’intensité sonore, il faudra élever à cent (chiffre dont le logarithme est 2) le nombre des instruments. Pour tripler la même sensation, il faudrait le porter à mille (dont le logarithme est 3). » Apprenons à M. Le Bon que les logarithmes de cent et de mille sont 2 et 3 dans le système de base 10 seulement, et que notre sensibilité différentielle n’est pas réglée sur les logarithmes décimaux.

L’Avarice, essai de psychologie morbide, par J. Rogues de Fursac. 1 vol. in-12 de 185 p., Paris, Alcan, 1911. — « Peu de passions, dit l’auteur, sont aussi