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ment restreint son étude au seul Vedànta, et, à l’intérieur de cette philosophie, aux Védas, aux Upanisads et à Çankara. Il insiste fort peu sur Gaudapâda, ce précurseur de Çankara dont nous aimerions à être plus informés. Quant à la doctrine postérieure à Çankara, c’est-à-dire au viiie siècle de notre ère, sous prétexte que ce n’est plus un monisme idéaliste aussi radical, il la tient à l’écart. D’où un appauvrissement du sujet traité ; et en même temps l’exposé semble manquer de nerf, parce que ce sont toujours les mêmes doctrines qui sont décrites, doctrines dont la forme « ne varietur » est empruntée à Çankara. L’auteur allègue que la mâyâ n’a pas changé de sens après cet illustre commentateur ; il a pourtant bien fallu que sa signification évoluât dans la mesure où l’idéalisme faisait des concessions à un certain réalisme dualiste. M. Prabhu Dutt, qui est brahmane, déclare avec raison qu’il a poursuivi son travail en faisant abstraction de sa foi personnelle : il a vraiment accompli œuvre de science. Mais c’est parce que, selon ses croyances, l’orthodoxie s’arrête à Çankara, que l’auteur a ainsi limité son sujet. Le lecteur européen se prend à penser que peut-être le sens de la mâyâ védântique serait plus profondément pénétré, si une confrontation avait été entreprise entre cette notion et d’autres idées parallèles, celle surtout de la prakrti dans la Sârikhya, et si l’on saisissait, fût-ce d’une façon sommaire, l’ensemble de l’histoire du terme mâyâ après comme avant Çânkara, et extérieurement comme intérieurement au Vedânta.

En exprimant ces réserves, nous ne prétendons nullement formuler des critiques ; nous regrettons seulement qu’un auteur si averti en ces matières ne nous instruise pas plus encore qu’il ne le fait ; cela même, à notre sens, témoigne de notre estime pour ses enseignements. Ce livre sera utile par son contenu propre et aussi comme exemple de monographie d’un concept.

The Genteel Tradition in American Philosophy, by George Santayana, article paru dans The University of Californa Chronicle, vol. 13, n° 4, p. 357-380. — L’article de M. Santayana nous fait bien sentir certaines des tendances les plus importantes de la philosophie américaine. On trouve chez les penseurs américains, dit-il, deux mentalités bien différentes. L’une est une survivance des croyances et des idéaux anciens, non pas sans doute de la foi calviniste, qui a disparu en même temps que « les consciences tourmentées » dont elle était l’expression, mais des conceptions transcendentalistes qui sont nées précisément au moment où le sens du péché disparaissait ; la « vision » transcendentaliste du monde est celle d’un spectacle agréable et varié, d’une surface polie et lisse ; Emerson et ses disciples sont pour M. Santayana comme pour James des hommes à l’âme tendre, à l’esprit délicat et un peu craintif (tender-minded, dit James, genteel, dit Santayana). L’autre tendance est celle des poètes et des philosophes qui ont voulu échapper à cette tradition de mollesse : ils sont rares. Il y a Watt Whitman, le poète démocrate qui a senti que tous les êtres et tous les événements de la vie sont égaux et également bons, mais qui n’a pas su s’élever au-dessus d’une sorte d’impressionnisme et d’anarchisme esthétiques. Il y a surtout William James qui a été le porte-parole à la fois de l’américain sentimental, mystique et spirite, et de l’américain sain et pratique ; à la tradition de mollesse, il a opposé la conception à la fois radicalement empirique et radicalement romantique d’un monde fait de hasard, de miracle, de volontés en lutte, de poésie, d’avenir. Cette vision est-elle vraie ou fausse ? C’est là une question de foi et d’imagination. L’important, c’est que William James a montré la possibilité de cette vision nouvelle, et que personne ne sera plus effrayé d’être appelé dualiste ou empiriste. Le monopole illégitime de la tradition de mollesse qui prétendait nous dicter nos croyances et nos espérances a été détruit ; un honnête homme a parlé. Et, pour conclure, M. Santayana se déclare partisan de la philosophie de William James (si on en excepte le pragmatisme) ; partout est la beauté, mais nous ne trouvons nulle part la permanence ; de tous côtés nous entendons des préludes d’harmonie, nulle part nous ne découvrons l’intention ou le dessein. Ce que nous enseignent les choses, c’est la vanité de la logique, l’inutilité des arguments, le caractère passager de la morale, la puissance du temps, la fécondité de la vie ; ce qu’enseigne l’étude de l’homme, c’est la grandeur de son imagination, l’intérêt et la beauté de son paysage intérieur, l’importance unique de son âme.

La Filosofia di Giambattista Vico, par Benedetto Croce. 1 vol. in-8 de 316 p., Laterza, Bari, 1911. — M. Croce, qui a consacré déjà à l’étude de son illustre compatriote, J. B. Vico, trois mémoires présentés en 1903, 1907 et 1910, et réunis en un volume intitulé Bibliografia Vichiana, nous offre maintenant le fruit mûri de ses méditations : c’est un très remarquable exposé de la pensée du