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l’élément du liquide absorbé qui lui convient. Ce travail de répartition s’accomplit donc sous l’influence du principe : les semblables s’unissent aux semblables (p. 149). De même, chaque plante extrait du sol l’humeur qui lui convient. La loi de l’affinité des semblables, énoncée par Empédocle, domine ainsi toute l’ancienne médecine.

Cette doctrine primitivement simple s’accrut d’additions nombreuses. Aristote notamment y ajouta la théorie de la coction (πέψις). Ainsi toute la physiologie grecque implique la doctrine des corpuscules et la théorie symétrique des pores. Car il faut que les corpuscules puissent pénétrer dans les corps qu’ils vont nourrir.

Les vues de M. Heidel paraissent contestables dans le détail. Mais il appelle l’attention sur un fait important, déjà signalé du reste par Otto Gilbert. C’est que l’atomisme de Leucippe et de Démocrite n’est pas la seule forme qu’ont prise en Grèce les théories corpusculaires. On savait depuis longtemps que les Pythagoriciens ont défendu des conceptions analogues. M. Heidel montre la présence chez les partisans les plus décidés de la physique qualitative, chez les médecins, d’une physique atomistique. L’essai que fait M. Heidel pour dériver cette théorie des conceptions de l’animisme primitif semble hasardeux : nous ne rencontrons plus dans la science grecque, même la plus ancienne, de conceptions vraiment primitives.

The Doctrine of Mâyâ, par Prabhu Dutt Shâstrî. 1 vol. in-12 de 136 p., London, Luzac. — L’extrême difficulté que rencontrent les Européens à entrer dans la familiarité des idées philosophiques de l’Asie serait singulièrement atténuée, si, à l’effort de nos orientalistes, correspondait un effort inverse des esprits formés dans les écoles asiatiques pour repenser et exposer à notre usage les anciennes doctrines qui leur sont chères. Selon que les résultats obtenus par ces deux tentatives se confirmeraient mutuellement ou au contraire seraient discordants, on pourrait présumer que l’on s’approcherait, ou, au contraire, que l’on s’écarterait du sens authentique des théories. Il est même permis de penser que la seule façon décisive de fixer leur signification consisterait à associer la méthode scientifique dont s’enorgueillissent les savants d’Europe et la compréhension intime que possèdent des idées ceux qui, pour ainsi, dire, les « vivent ».

M. Prabhu Dutt, en vertu des dons qu’il tient de la naissance et de l’étude, est bien près de satisfaire à ce desideratum. Professeur à la « Punjab University » de Lahore, récemment pourvu, après deux années de travail à Oxford et à Kiel, des grades universitaires anglais et allemands, il s’est conquis toutes les sympathies au Congrès de Bologne en 1911, où il indiquait, en un court factum, les idées essentielles de l’ouvrage qu’il offre aujourd’hui au public. Ce livre est destiné à préciser la nature de l’idéalisme védântiste, c’est-à-dire de la philosophie qui, originaire de la littérature védique et exprimée dans les Upanisads, ne cessa de se développer au cours du moyen âge indien et se perpétua jusqu’à notre époque, où elle reste la croyance des Hindous les plus cultivés. C’est un monisme qui affirme l’identité de l’âtman ou âme individuelle avec l’âtman de l’univers, et qui ne voit qu’illusion, mâyâ, dans le monde entier. S’il était légitime d’énoncer cette thèse en des termes grecs, familiers à la philosophie moderne, on pourrait déclarer que le Vedânta pose le noumène un et absolu, et proclame inexistant le phénomène, en raison même de la diversité qui lui est inhérente. Croire à l’existence du monde équivaut, selon les comparaisons classiques, à prendre une corde pour un serpent, à se laisser décevoir par un mirage du désert, à tenir un rêve pour une réalité. L’auteur nous met en garde contre l’interprétation panthéistique de cet idéalisme : de ce que « l’Univers est Brahmane » (c’est-à-dire l’Âtman), et de ce que Brahman est la seule réalité, il ne faudrait pas conclure à la réalité du monde : cette formule signifie que Brahman seul existe, bien loin d’impliquer son immanence dans l’univers. La Mâyâ n’est pas une réalité spéciale, un « tertium quid » interposé entre l’absolu et nous ; c’est simplement notre ignorance (avidyâ).

Cette étude se poursuit dans trois substantiels chapitres consacrés à rechercher les divers emplois du mot mâyâ, l’évolution de la doctrine correspondante, et les objections auxquelles cette théorie a donné lieu au sein du Vedânta. Le premier de ces chapitres est aussi exact que peut le souhaiter un esprit soucieux de se conformer à la méthode critique ; la revue des textes védiques et des passages des Upanisads où figure le mot mâyâ est à peu près complète ; elle constitue un répertoire précieux pour les indianistes. Par contraste avec la rigueur de ce premier tiers, les deux autres parties, quoique aussi objectives, paraissent quelque peu diffuses. Cette impression naît sans doute, chez le lecteur, du fait que M. Prabhu Dutt, usant d’un droit incontestable, a délibéré-