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tribué à la rédaction de cet ouvrage : qu’il nous soit permis de signaler en particulier la substantielle et profonde étude de M. A. Berthod sur la philosophie du travail chez Proudhon. Mais l’étude du proudhonisme a-t-elle été vraiment abordée ici sous l’angle qu’il fallait ? Est-ce rendre justice à Proudhon que de vouloir donner la forme précise d’un programme politique aux solutions sociales, fiscales, juridiques, qui nous sont proposées par lui ? Comme on comprend le sentiment de déception que sont obligés d’avouer, en conclusion, MM. Augé-Laribé et Roger Picard, pour avoir procédé de la sorte ? Parce que d’autre part Proudhon s’est plu à opposer sur tous sujets des thèses contradictoires, convient-il de nous le présenter comme un conciliateur-né, une sorte d’avant-courrier du socialisme opportuniste et modéré de Jaurès ? Il appartenait à M. Bouglé de mettre les choses au point en nous donnant l’article, qui manque ici, sur Proudhon philosophe, moraliste, — disons mieux : Proudhon solitaire, qui n’est ni ceci, ni cela, ni celui-ci ni celui-là, le vieux diable, l’austère et grognon blasphémateur, le Diogène du socialisme moderne, qui ne veut être que par lui-même, et qui crache sur les autres.

De Bonald, la vie, la carrière politique, la doctrine, par H. Moulinié, 1 vol. in-8° de v-464 p., Paris, Alcan, 1916. — Lettres inédites du Ve de Bonald à Mme V. de Sèze, publiées par le même, 1 vol. in-8° de xviii-160 p., Paris, Alcan, 1916. — La première partie du livre consacré par M. Moulinié à de Bonald, ainsi que la publication des lettres contenues dans le second, ont pour objet de retracer sa vie, sa carrière politique et de nous en faire mieux connaître certains aspects intimes. Cette étude historique, très utile pour la compréhension des idées de Bonald, est très consciencieusement faite. La deuxième partie du livre étudie la doctrine même du philosophe : sa critique de l’individualisme du xviiie siècle et de la Réforme, dont il tient son origine ; sa méthode, sa théorie du langage et sa doctrine politique. L’ouvrage se termine par une étude des rapports entre Bonald et Comte ainsi qu’entre Bonald et les autres traditionalistes politiques de J. de Maistre à l’Action française. Le Bonald qui ressort de cette étude tend, en un sens, vers le naturalisme (il emploie indifféremment les mots de nature et de Dieu, de lois naturelles et de lois divines, etc.) : mais ses convictions politiques et religieuses lui interdisent toute solution qui ne se fonderait pas sur l’autorité, et sur l’autorité la plus haute de toutes, celle de Dieu. De là dans ses écrits toute une superstructure qui trop souvent masque l’édifice véritable et paraît en tenir la place. La réaction de Bonald contre l’artificialisme du xviiie siècle le conduit donc, au théologisme : peut-être était-ce là une étape nécessaire pour arriver au naturalisme, mais de Bonald lui-même n’a pas su la dépasser. Cette étude confirme, en somme, l’interprétation connue de Bonald, en la nuançant et la précisant.

Leçons morales de la guerre, par Paul Gaultier, préface de Louis Barthou, 1 vol. 258 p., Paris, Flammarion, 1919. — D’une plume alerte de psychologue et de moraliste, M. P. Gaultier étudie l’influence de la guerre sur la mentalité des divers peuples qui y ont participé en même temps que les raisons psychologiques qui ont déterminé chacun de ces peuples. Dans une première partie, il analyse les causes et la signification psychologiques de la guerre européenne en général, et dans une seconde la psychologie des belligérants (les raisons de l’agression allemande, la résistance belge, le courage français, l’honneur anglais, l’obstination serbe, le réveil italien, le mysticisme russe, la fidélité roumaine, l’idéalisme américain).

Ces titres mêmes de chapitre que nous venons de citer indiquent bien dans quel esprit M. Gaultier traite son sujet : la guerre, d’après lui, fait apparaître, soit qu’elle les précise, les renforce ou même les fasse naître, des mentalités collectives qui expliquent les grands événements et viennent aussi se refléter dans l’âme de chaque individu pour y déposer des sentiments nouveaux dont aucun individu pris en particulier ne pourrait revendiquer la paternité. Ce n’est donc pas vers les seules idées et individuelles, mais vers les sentiments et collectifs qu’il faut nous tourner pour comprendre. Dans la conclusion de son livre, l’auteur montre très clairement quelle est, en effet, l’essentielle leçon psychologique de la guerre : le grand cataclysme a créé dans tous les camps une âme collective ; et en dépit des apparences, ce sont en réalité des puissances spirituelles qui se sont affrontées. C’est cette vérité que dégage aussi avec force la préface écrite par M. Barthou.

Les Transformations sociales des sentiments, par Fr. Paulhan, in-16, 288 p., Bibliothèque de Philosophie scientifique, Paris, Flammarion, 1920. — Nos tendances se modifient sous l’influence de l’ensemble de la personnalité : c’est la spiritualisation. Elles se modifient également sous l’influence