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cepts et que ces deux « principes » non seulement sont effectivement à l’œuvre dans le monde réel, mais encore sont impliqués dans tout jugement scientifique portant sur la nature de la vie ou la structure de la matière ; et ce serait selon lui nier l’évidence que de se refuser à reconnaître que les savants de tous ordres tendent aujourd’hui plus ou moins consciemment à poser comme fait ce dualisme radical. Rien n’est plus caractéristique à cet égard que le chapitre consacré par M. Lasbax aux progrès de la médecine et de la bactériologie. Pasteur a le premier compris, dans une intuition de génie, qu’il fallait faire lutter des adversaires de même nature, des vivants avec des vivants, des volontés avec des volontés ; nous ajouterons maintenant des âmes avec des âmes plutôt que des âmes avec des corps car c’est à la notion d’âme que nous a amenés la critique du vitalisme. Demandera-t-on comment s’effectue pour M. Lasbax le passage redoutable du jugement de réalité au jugement de valeur ? M. Lasbax commence par poser en principe que l’existence vaut mieux que la non-existence ; il en résulte que la mort est un mal ou bien que la vie par elle-même est un bien. La vie, c’est-à-dire l’immortalité ; car la mort n’est pas liée essentiellement à la vie elle résulte de l’intervention des forces destructrices qui ont une réalité spécifique. Mais M. Lasbax ne se contente pas d’émettre ces affirmations qui, bien que contestables, trouvent moyen de ressembler à des truismes. Reprenant à son compte un platonisme bizarrement teinté d’agnosticisme, il n’hésitera pas à prétendre que ce qui est immortel, — donc ce qui est bon en soi, — c’est l’espèce, ou bien que tout progrès dans l’individualisation marque une victoire des forces d’anéantissement (Cf. ch. iii). Ce n’est que le point de départ des spéculations propres à l’auteur et dans le détail desquelles il ne saurait être question d’entrer. Il nous suffira de signaler quelques particularités : tout d’abord l’opposition bergsonienne de l’intelligence et de l’instinct se transforme en celle du cerveau et du cœur ; « la tendance profonde dont l’opposition du cerveau a marqué la victoire, c’est… la force de mort dont nous avons constaté le rôle il tous les stades de l’organisation » (p. 163). En face de l’intelligence qui représente l’égoïsme, les forces d’individualisation à outrance, le cœur, c’est-à-dire le système sympathique, apparaît, comme un principe d’altruisme et d’amour. Jusque dans le domaine de l’inorganique, M. Lasbax prétendra retrouver ces deux puissances solidaires, l’attraction s’opposant à l’expansion et figurant, comme tout à l’heure l’intelligence, les forces d’individualisation et de mort. Sans doute n’est-il pas nécessaire d’insister davantage : une extrême facilité verbale, une sorte d’imagination à la fois précise et débridée qui s’apparente peut-être à celle de l’auteur de l’Atlantide (c’est M. Pierre Benoît que je veux dire) confèrent au livre de M. Lasbax un indéniable attrait et, après tout, il est intéressant de constater que de telles spéculations sont encore possibles aujourd’hui.

La Raison et la Vue, par Frank Grandjean, in-8, 374 p., Paris, Alcan, 1920. — La préface annonce une « nouvelle critique de la Raison », étant bien entendu que la raison n’est pas l’intelligence, comme la logique n’est pas la science. La Raison a ses procédés : comparaison, reconnaissance, abstraction, classification, définition, enchaînement conceptuel, etc. ses instruments, principe, d’identité, principe de raison suffisante, dont le second, qu’il ne faut pas confondre avec le principe de causalité, est d’ailleurs réductible au premier ; ses concepts enfin, nés les uns de l’élaboration rationnelle des sensations, les autres de l’élaboration également rationnelle des intuitions ; la raison comprend les premiers, mais ne comprend pas les seconds ; les douze concepts nés des sensations (ressemblance, quantité, unité, immutabilité, immobilité, être, éternité, nécessité, déterminisme, actualité, espace, substance) méritent donc d’être distingués sous le nom de concepts rationnels et ont seuls à être étudiés dans une critique de la raison. La raison, ainsi analysée dans son fonctionnement, ses principes et ses concepts, apparaît comme incapable, par ses propres moyens, d’arriver à une connaissance vraie et féconde et de saisir la complexité mouvante du réel : mue à l’origine par le besoin utilitaire d’introduire de la clarté dans le savoir, d’assurer notre existence et de nous rassurer devant le mystère du monde et de la vie, elle tourne sans avancer dans un cercle vicieux, où elle ne peut retrouver que les élaborations conceptuelles qu’elle y a elle-même introduites : elle est pragmatique, car, dans sa reconstitution du réel, elle se préoccupe davantage, quoi qu’elle prétende, de faire meilleur que de faire plus vrai ; elle est romantique, car elle aboutit, comme tout romantisme, à substituer un monde subjectif, intérieur, imaginaire, au monde extérieur et réel ; elle est une sorte d’art.