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conception lui parait arbitraire et dangereux. Qui sait si ces liens, dit-il, ces liens qu’il s’agit de rompre ne constituent pas la musculature même de l’homme ? Et d’ailleurs Russell lui-même, à la fin de ses Principes de Reconstruction sociale, ne reconnaît-il pas l’utilité d’une forme de religion assez forte et sincère pour maîtriser même nos instincts ? En dernière analyse, cette rupture avec l’ordre laborieusement construit par la pensée active, par l’intelligence organisatrice et politique, cette rupture que semblent, au dire de M. Scott, préconiser un Bergson et un Russell et que nos syndicalistes révolutionnaires semblent vouloir effectuer dans la pratique, n’est-elle pas l’aventure la plus imprudente, et le devoir n’est-il pas de poursuivre au contraire l’œuvre inachevée dans la direction que l’histoire antérieure, — sans ambiguïté — nous indique ?

A History of english Philosophy, par W. R. Sorley, 1 vol. in-8 de xvi-380 p., Cambridge, University Press, 1920. — Le fond de l’ouvrage que vient de publier M. Sorley est formé par une série de chapitres déjà parus dans The Cambridge History of English Litterature. Ayant à faire tenir en un volume toute l’histoire de la philosophie anglaise, l’auteur a fait des grands philosophes les figures centrales des chapitres qui le constituent. Chaque philosophe y est étudie dans sa vie et dans ses œuvres ; les philosophes de moindre importance sont groupés autour des principaux et étudiés dans la mesure où ils ont contribué à l’élaboration des grands mouvements philosophiques. La période embrassée par cette histoire s’étend des débuts du moyen âge aux environs de 1900 : elle contient une table chronologique comparant les dates d’apparition des grands ouvrages philosophiques anglais à celles des autres événements historiques ou littéraires anglais et étrangers, ainsi qu’une bibliographie des auteurs étudiés. La vue générale à laquelle l’auteur se trouve conduit est que, si l’on considère spécialement les xviie, xviiie et xixe siècles, aucun autre pays peut-être ne pourrait montrer plus de philosophes de premier ordre ni qui aient exercé une influence permanente plus profonde sur le développement de la pensée humaine. On leur fait tort lorsqu’on les juge comme si la constitution de corps de doctrines compactes était l’idéal ou le tout de la philosophie. On leur fait également tort lorsqu’on réduit la philosophie anglaise à l’empirisme. Locke n’est pas moins critique qu’empiriste, et l’on oublie trop facilement le grand courant continu de l’idéalisme anglais. En somme, Locke représenterait assez bien le type national traditionnel : un homme de vaste curiosité, sans rien du pédant ni du « professionnel », qui se livre aux recherches philosophiques simplement parce que les grands problèmes l’intéressent et qui, sans se croire obligé de presser ses idées en un système, a l’art de faire sentir tout au long de ses écrits la continuité de son propre point de vue. Il y a dans ce caractère « individuel » de la pensée anglaise des traits qui lui assurent une place de premier ordre dans l’histoire de la pensée humaine.

Si les conclusions de M. Sorley doivent être contestées, ce n’est assurément pas en France qu’elles le seront. Nous lui reprocherions bien plutôt de n’avoir pas rendu à tous les philosophes anglais la justice qu’ils méritent, et cela en raison de la seule erreur historique manifeste que l’on puisse relever dans cet excellent ouvrage. Il est vrai que cette erreur est considérable. L’auteur considère la philosophie anglaise comme l’un des résultats de cet éveil de la pensée humaine que l’on nomme la Renaissance. Conformément à ce postulat, il consacre treize pages à la philosophie avant F. Bacon, dont sept traitent du moyen âge proprement dit, et il ose affirmer sans en apporter la moindre preuve, que l’on ne discerne pas clairement le caractère national de la pensée de R. Grosseteste, Roger Bacon, J. Duns Scot et Guillaume d’Ockham. C’est que, s’il avait consenti à prendre ces auteurs en sérieuse considération, il lui aurait fallu modifier sa propre conception du philosophe anglais traditionnel ; mais il aurait appris en revanche que la pensée anglaise est une des principales causes de ce réveil de la pensée humaine qu’on nomme la Renaissance, et non pas du tout l’un de ses effets. M. Sorley ignore le rôle décisif joué par l’Université d’Oxford au moyen âge. Il est vrai que lui-même est de Cambridge ; mais c’est tout au plus une circonstance atténuante, ce n’est pas une justification. Pour le lecteur français, l’histoire de M. Sorley sera donc un instrument de travail excellent à partir du point où elle commence réellement, c’est-à-dire Roger Bacoh. On devra surtout à l’étude des auteurs secondaires qu’elle contient et que nous ignorons trop le sentiment de la continuité historique, qui explique en les reliant les uns aux autres les grands philosophes déjà connus.

Collectief-Psychologische, par H. L.