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tible. La position de M. Schinz est assez nouvelle néanmoins : il pense qu’une évolution s’est produite dans la pensée de Rousseau, mais que, loin de s’exprimer par une succession d’idées hétérogènes, elle aboutit, dans l’édition définitive du Contrat, à l’opposition de deux tendances contradictoires. Cette conclusion critique repose d’ailleurs sur la comparaison du manuscrit de Genève et du texte imprimé. Et tout d’abord se pose la question de la date du manuscrit. Dreyfus-Brisac avait en définitive refusé de se prononcer. M. Bertrand le plaçait vers 1754, entre le Second Discours et l’article Économie politique. M. Schinz, au contraire, le situe entre le Premier et le Second Discours. Il est postérieur an premier, parce qu’il développe l’idée, indiquée seulement dans celui-ci, que la civilisation nuit à l’homme. Il est antérieur au second, parce que l’idée de la bonté naturelle n’y est point encore nettement dégagée. Enfin, dans le manuscrit de Genève, Rousseau se montre le disciple, — ou le collaborateur fidèle des Encyclopédistes. C’est en dehors de toute notion religieuse ou morale qu’il s’efforce d’établir le Contrat social, et d’expliquer comment la volonté générale peut contraindre les volontés particulières. M. Schinz n’hésite même pas à voir dans Rousseau un continuateur de Hobbes.

Mais plus tard — et somme toute assez rapidement — Rousseau en quelque sorte se retrouve ; et c’est alors que, reprenant ses Institutions Politiques pour en tirer le Contrat social, il supprime le chapitre sur la société générale du genre humain et ajoute le chapitre sur la Religion civile. L’organisation sociale repose dès lors sur une double base : le Contrat d’une part, la Volonté divine d’autre part. Est-il possible de concilier les deux thèses ? Kousseau paraît avoir entrevu la difficulté. Néanmoins, loin d’avoir cherché à la résoudre, il a plutôt tenté de la dissimuler. Il reste néanmoins que le chapitre ajouté constitue, après la Lettre à Voltaire et la Lettre sur les Spectacles, une nouvelle déclaration spiritualiste et une nouvelle manifestation de la divergence d’idées qui existe désormais entre le philosophe genevois et ses anciens amis.

Nous ne saurions entrer dans l’examen approfondi de la thèse de M. Schinz. Nous avouons pourtant que certains arguments nous ont paru plus ingénieux que solides. L’auteur, par exemple, constatant dans le Contrat le maintien de certains textes contraires à la théorie qu’il attribue à Rousseau, l’explique par un oubli involontaire de celui-ci. De même il est singulièrement embarrassé par tel passage du manuscrit où Rousseau ayant écrit : « Si, comme je le crois, les notions du Grand-Être et de la loi naturelle étaient innées » effaça ensuite les mots « comme je le crois ». Dans le même passage enfin, où Rousseau conclut de ce qui précède, que « ce fut un soin bien superflu d’enseigner expressément l’un et l’autre », est il bien sûr qu’il rejette par là toute espèce d’idée religieuse ou morale, et non pas seulement l’idée d’une révélation religieuse ou morale ? Nombre d’autres points appelleraient des objections ou des réserves analogues. L’interprétation de M. Schinz n’en est pas moins fort intéressante et, somme toute, étayée de nombreuses et fortes raisons. Quiconque voudra étudier cet aspect de la philosophie de Rousseau ne pourra se permettre de la négliger.

Schelling, par Émile Bréhier. 1 vol. in-8 de 314 p., Paris, Alcan, 1912. — M. Bréhier a fort bien conçu son ouvrage. Il s’est proposé de suivre, en se réglant sur l’ordre chronologique des œuvres, le mouvement interne de la pensée de Schelling, de le rattacher aux circonstances extérieures sans l’en faire dépendre. Il a rempli avec une parfaite sûreté de connaissances, avec une intelligence remarquable du sens des textes, ce très difficile programme. Il a su ne pas s’asservir à une fidélité littérale, qui aurait certainement déconcerté plus d’une fois le lecteur non initié. Il a accompagné son exposé d’un commentaire perpétuel. Parfois cependant ce commentaire étrique quelque peu la pensée de Schelling et l’empêche de se déployer dans sa liberté et sa magnificence ; on ne se douterait pas toujours, à lire M. Bréhier, de l’incomparable virtuosité, de la splendide éloquence qui donnent tant d’éclat à ces spéculations abstraites et qui contribuent à en faire accepter l’audace. Mais ce sont là des qualités dont seule une lecture directe peut donner l’exacte impression. L’important, après tout, c’est de pénétrer jusqu’à la signification des idées de Schelling et, s’il est possible, jusqu’à la détermination des causes qui les ont fait se renouveler sans cesse. Or pour cette tâche d’assimilation et d’explication le livre de M. Bréhier apporte de très précieux secours. Il aurait pu être plus utile encore, si M. Bréhier avait usé d’une langue un peu plus souple et un peu moins chargée. Le sens presque toujours très ferme des interprétations qu’il propose ne se projette pas assez en formules expressives et lumineuses. Mais la familiarité avec la pensée qu’il restitue est en elle-même très intime et parfaitement digne d’obtenir