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philosophe. Et cependant, le livre de M. Denys Cochin, envisagé sous ce point de vue, n’apporte à l’historien contemporain que des déceptions. Les exposés de la doctrine cartésienne qui peuvent s’y rencontrer sont superficiels et vagues ; on n’y trouve rien de plus que ce qu’une simple lecture de Descartes révélerait à un lecteur moyennement attentif. Et nous nous exprimons avec modération. En exposant un système où l’ordre des idées joue un rôle prépondérant – à tel point qu’il est difficile de déplacer un seul argument des Méditations métaphysiques sans commettra un faux sens – l’auteur intervertit comme à plaisir l’ordre des arguments et des démonstrations. L’exposé du Cogito se trouve immédiatement suivi par la thèse de l’immortalité de l’âme et par une analyse de la liberté humaine ; la preuve ontologique vient ensuite, et, enfin, la preuve par l’application du principe de causalité à la réalité objective, de notre idée de Dieu. Cela reviendrait à placer la quatrième méditation immédiatement après la seconde, en y amalgamant certaines conclusions de la sixième ; à exposer ensuite la cinquième méditation, pour terminer par la troisième. C’est mettre un tas de pièces anatomiques à la place d’un organisme vivant.

Aussi bien, le dessein avoué de l’auteur n’est-il pas de nous donner un exposé du système cartésien, mais bien plutôt de démontrer cette thèse dogmatique, « que tout le relativisme de Kant a été connu de Descartes, et qu’il s’est dégagé de cette prison intellectuelle par l’effort bien dirigé de l’intelligence elle-même, sans appeler à l’aide la Vie, ou la Nature, ou la Volonté » (p. 8). En disant que tout le relativisme de Kant a été connu de Descartes, M. Denys Cochin pense au doute méthodique et à l’argumentation que couronne l’affirmation du Moi, substance pensante. Comment ne pas apercevoir ce qu’une telle assimilation a d’artificiel ? Il faudrait, pour l’admettre, confondre scepticisme et relativisme. Ce qui est vrai, c’est que Descartes et Kant ont connu et dépassé le scepticisme, mais alors que Descartes en sort par le dogmatisme, Kant en sort par le relativisme. La première et la deuxième. Méditations métaphysiques ne contiennent pas la Critique de la raison pure ; elles contiennent seulement quelques-unes des difficultés que prétendra résoudre le relativisme kantien. En réalité Descartes n’a rien connu du criticisme de Kant. Alors que la critique kantienne porte sur nos facultés de connaître, celle de Descartes porte uniquement sur la méthode qu’il conviendra de suivre pour en bien user. Non seulement, cela est vrai, mais encore c’est une des pièces fondamentales du système ; Descartes lui-même nous avertit à maintes reprises que le doute méthodique s’étend à tout, sauf à notre entendement. Si Descartes avait réellement posé le problème critique, il ne serait rendu impossible l’affirmation du Cogito, et c’est le Dr Bourdin qui aurait en raison. Il faut laisser à Kant ce qui appartient à Kant. On peut dire que Descartes a traversé l’idéalisme sans le savoir ; on peut encore dire, sauf un certain nombre de réserves, qu’il a consciemment traversé le scepticisme, mais aucun texte ne permet de supposer qu’il ait connu et dépassé le relativisme kantien.

Est-ce a dire qu’il n’y ait aucun profit à retirer du livre de M. Denys Cochin ? Telle n’est pas notre pensée. L’auteur aime Descartes ; il pense que sa métaphysique intellectualiste résout avec profondeur les problèmes que résolvent moins heureusement nos philosophes contemporains. Sa doctrine du vrai et du bien l’emporte sur le pragmatisme de James ou le sociologisme de M. Durkheim ; sa physique rigoureusement mécaniste l’emporte sur le contingentisme de M. Boutroux et l’évolution créatrice de M. Bergson. Ces thèses sont exposées et défendues en quelques chapitres, à la fois sobres et vivants, qui constituent sans aucun doute la meilleure partie du livre (chapitres vi et ix-xiii). On y trouvera des formules heureuses, des comparaisons spirituelles, de bonnes descriptions de tableaux et des allusions discrètes à l’affaire des fiches, comme aussi à l’Affaire, tout court, et’encore à M. Clemenceau et à Mgr Montagnini : on peut lire ce livre aimable. Il introduira le lecteur dans la conversation d’un honnête homme et d’un esprit parfaitement cultivé ; mais il ne fera pas oublier cet autre Descartes, si plein d’idées et d’interprétations profondes, écrit en une langue ferme, forte et véritablement cartésienne : celui de notre maître Hamelin, qui ne fut pas membre de l’Académie française.

La Question du « Contrat social », Nouvelle contribution sur les rapports de J.-J. Rousseau avec les encyclopédistes, par Albert Schinz. 1 vol. in-8 de 49 p., Paris, A. Colin (s. d.). — La philosophie politique de Rousseau a donné lieu à des interprétations fort diverses. Tandis que certains critiques, M. Lanson, M. Nourrisson et M. Dreyfus-Brisac notamment, affirment l’unité de l’œuvre, d’autres au contraire parmi lesquels J. Morley, Beaudouin, Champion, croient à une dualité irréduc-