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substance implique donc un contresens formel. Être et force sont, pour Spinoza, deux termes synonymes, dont l’un ne peut expliquer l’autre (p. 52). De même, dans l’Éthique, Spinoza affirme l’identité de la substance et de l’attribut (p. 39). Quel rapport existe donc entre l’essence et les attributs ? Selon M. Richter, ce rapport n’est pas analytique. Spinoza dit que l’attribut exprime la substance. Or, on voit par divers exemples, que, pour Spinoza, exprimer, c’est réaliser in concreto. Ainsi, un cas particulier exprime une loi générale : par exemple l’attribut de la pensée exprime l’essence éternelle de la Cogitatio (p. 44, 46). On pourrait croire que cette conception est en contradiction avec les formules, d’après lesquelles l’attribut constitue, explique la substance, comme s’il en était une partie. Mais dans le langage scolastique, exprimere, constituere, c’est toujours rendre concret.

Or les attributs (déterminations ontologiques de la substance) sont en nombre infini, bien que récemment Anna Tumarkin ait soutenu le contraire, en opposant l’infini au nombre, comme l’éternité s’oppose au temps (p. 53). Il est possible que, sur ce point, Spinoza ait subi l’influence de l’atomisme qui admet l’existence d’univers en nombre infini. Mais déjà Descartes semble admettre au moins l’existence possible d’un nombre infini d’attributs (p. 55), et Suarez soutient (p. 56) qu’outre les qualités ontologiques connaissables, doivent exister réellement en Dieu toutes celles qui pourraient être pensées, encore que nous soyons incapables de les penser en réalité.

Ces attributs sont indépendants les uns des autres, et Spinoza utilise, pour caractériser cette indépendance, des expressions telles que in se, per se, a se esse et concipi (p. 57). Mais il donne à ces formules un sens qu’elles n’avaient pas dans la scolastique. Chez Suarez in se esse indique l’existence réelle (p. 59). Chez Spinoza l’expression s’oppose à in alio esse et elle sert seulement à signaler l’absence de tout rapport d’inhérence à une autre chose. La formule per se esse n’est pas employée dans l’Éthique ; dans les autres écrits de Spinoza, elle est synonyme de a se esse, et elle indique qu’un être est causa sui (p. 62).

Tous les auteurs scolastiques définissent la substance comme Aristote : ce qui est toujours sujet et jamais prédicat. Le caractère essentiel de la substance scolastique, c’est la non-inhérence à un sujet. L’indépendance ne figure pas parmi les déterminations classiques de la substance.








̃ Même, suivant Heerebord. un être dépendant peut être une substance parfaite (p. 06). Descartes reproduit fidèlement la. .doctrine classique. Au contraire, clès les Principia p/iilosophize Carte’sianie, Spinoza, distingue les substances indépendantes .et les substances dépendantes. Il constate que toute substance infinie’est nécessairement indépendante au point de vue causal (p.’, 09). Une substance corporelle infinie est forcément unique. Au contraire, il peut y avoir à la fois plusieurs substances spirituelles infinies ; Descartes était déjà de cet avis, mais il se refusait à appeler infinie une substance corporelle, Dans le Court.Traité. Spinoza ne mentionne pas l’indépendance parmi les caractères de la substance à côté de la substance infinie de Dieu Rature), il y a dès-substances corporelles— et des substances pensantes dont l ! essence n’implique. pas l’existence. Mais il y a beaucoup d’obscurité dans la doctrine Spinoza admet effectivement une pluralité de substances infinies et, en même temps, il affirme qu’une substance infinie ne peut être causée (p. 73). 11 faut donc, s’il existe une multiplicité de substances infinies, que ces substances coïncident. De plus, suivant en cela la direction indiquée* par .Geulincx. (p..15), Spinoza montre qu’une étendue infinie est nécessairement indivisible et que la division ne peut se réaliser que dans les modes. Dans les lettres de Spinoza (Gf.Ep. 4 ut 12), l’indépendance apparaît comme un caractère

essentiel de la substance, et ce caractère résulte immédiatement de la non-inhérence -(comme —dans ^Éthique, I, 6). En somme, la substance » restera toujours pour— Spinoza le sujet, tqui n’est jamais prédicat l’existence nécessaire, l’indivisibilité, l’unité sont des propriétés dérivées de ce f, ait initial que la substance, est le sujet. Et cette doctrine se retrouve, avec des variantes de détail, dans tous les écrits de Spinoza.

De là résultera la doctrine spinoziste des modes. Ici encore, Spinoza se sert de la terminologie sco.lastique modifiée— par Descartes. La— scolastique use de trois termes a/fectio., modus (termes généraux), , et accidens, : ce dernier terme réservé pour les accidents proprement dits, qui ne tiennent pas à l’essence (p. S3). ; Descar.tes n’emploie que deux mots allributum, qui indique la détermination essen.tielle, et moi/us (ou modifi-catio), qui désigne, l’altération produite dans l’attribut. par le.mode. De même Spinoza élimine à peu près le mot accidens (employé dans l’appendice du Court’traité, dans e, s.Cogitala et une seule fois dans