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analyses vigoureuses et pénétrantes, à en dénoncer la fragilité.

Essays, par Raoul Richter. 1 vol. in-16, de 416 p., Leipzig, Félix Meiner, 1912. — Raoul Richter a été, au cours d’une carrière trop brève, l’un des plus sincères, des plus suggestifs et des plus pénétrants penseurs de l’Allemagne. Son premier article date de 1892, sa dernière conférence de 1911 : mais il est au moins deux de ses ouvrages, son livre sur Nietzsche et sa grande étude sur le scepticisme, qui sont et resteront classiques. Les essais réunis aujourd’hui par les soins de Mme Lina Richter sont des articles et des conférences qui marquent en quelque sorte les étapes de la vie littéraire de Richter : en dehors des œuvres de longue haleine qu’il construirait avec patience. Richter aimait à exprimer sous une forme plus libre, et populaire dans le meilleur sens du mot, des pensées également mûries et des sentiments également profonds. Il est tel de ces essais qui vaut un livre, et parfois mieux que beaucoup de livres, et dont il faut se garder de mesurer au petit nombre des pages la réelle et durable valeur.

Dans le premier, intitulé La Solution du problème de Faust, il s’attache à définir l’unité profonde du poème de Goethe, sans méconnaître que ce poème traite un double problème, problème céleste et problème terrestre, problème que Faust pose à Dieu et problème que la vie pose à Faust. L’unité consiste en ce que la solution d’un des problèmes dépend de celle de l’autre, le problème terrestre n’étant que le reflet du problème céleste, le degré de la pureté morale dépendant de la réponse faite à la question de la valeur de la vie. La réponse de Faust est à la fois optimiste et pessimiste ; le travail intellectuel ne conduit pas à lui seul à la vérité, au bonheur ; l’amour individuel n’y conduit pas non plus, ni l’enivrement du plaisir sensuel ; l’idéal suprême est l’idéal de l’action, et l’action la plus haute, comme le vrai bonheur, est pour l’homme de discipliner les forces de la nature. Solution optimiste ou pessimiste, selon que l’ambition humaine se borne à ce que la force humaine finie peut atteindre, ou se tend vers l’impossible, l’infini, le surhumain. — La deuxième étude est consacrée à la Philosophie morale de Pascal, la troisième à la Méthode de Spinosa. — Les cinq suivantes portent sur la personnalité, la vie et la pensée de Frédéric Nietzsche. Richter aperçoit le caractère fondamental de l’œuvre de Nietzsche dans cette sorte d’instinct apostolique qui fit de lui le prédicateur de ses doctrines et le martyr de ses idées : il a donné son existence à la culture comme d’autres l’ont vouée à la religion, il a voulu avant tout éduquer l’humanité, l’éveiller à une vie plus libre et plus audacieuse. Si le philosophe est, selon le mot de Kant, un professeur d’idéal, Nietzsche est un philosophe au sens le plus élevé du mot. L’idéal de Spinosa est le sage, celui de Schopenhauer le saint : l’idéal de Nietzsche, c’est le héros. Il a exercé sur la culture contemporaine la plus décisive action : l’œuvre de Klinger, de Dehmel, de Richard Strauss, est pleine de son influence ; il a rendu possible une religion plus pure, plus dégagée des contingences et de l’extériorité des dogmes, des églises et des rites, il a montré la possibilité d’une religion sans culte, sans christianisme, sans au delà, sans Dieu, d’une religion qui affirmerait la vie terrestre au lieu de la nier. Il a été le moraliste de la personnalité, du courage, de la fermeté, de la force, de la joie, du rire, de l’orgueil, de l’inégalité, de la vie. Il a été le philosophe de son temps, le philosophe de l’anthropologie biologique ; il a introduit en philosophie les valeurs biologiques et dans la biologie la réflexion philosophique : il a vu dans la vie la valeur suprême. Nous ne pouvons ici résumer en détail ces éloquences et pénétrantes études sur Nietzsche, mais nous devons les signaler comme d’utiles et importants compléments au livre où l’auteur a décrit et caractérisé l’évolution de la pensée nietzschéenne.

Dans l’essai Philosophie et Religion Richter s’efforce de concilier ces deux puissances ennemies en leur assignant à chacune un domaine propre. La philosophie est un effort pour connaître l’unité systématique de l’être. La religion est la position que prennent notre sentiment et notre volonté par rapport à l’ordre de l’univers. L’objet de la religion et de la philosophie est le même : c’est cet ordre systématique des choses. Mais la position de l’homme par rapport a cet objet est bien différente dans la philosophie et la religion, différente comme le vouloir et le connaître. La philosophie est relativement indépendante de la religion, et la religion est relativement dépendante de la philosophie : dans ses résultats et dans ses moyens. Peu importe à la philosophie d’être en accord ou en désaccord avec la religion. L’image du monde que dessine la philosophie, quelle considère comme la plus vraie ou la plus vraisem-