Page:Revue de métaphysique et de morale, supplément 1, 1914.djvu/10

Cette page n’a pas encore été corrigée


du lecteur tout crédit. En particulier les chapitres consacrés à la doctrine de l’art et à la position des problèmes religieux mettent en lumière, avec beaucoup de vigueur et d’esprit critique, certains aspects importants de la philosophie de Schelling. Sur la façon dont cette philosophie s’est développée, M. Bréhier a dit l’essentiel et l’a dit presque toujours, semble-t-il, avec justesse. Peut-être cependant incline-t-il trop à diminuer l’influence de Fichte sur les premiers écrits de Schelling. Peut-être n’est-il pas tout à fait d’accord avec lui-même quand, après avoir rejeté vivement l’opinion qui voit dans la Darstellung meines Systems der Philosophie le commencement d’une période nouvelle, il insiste tant lui-même sur ce qu’a introduit d’original, par rapport même à la philosophie antérieure de la nature, la philosophie de l’identité. Quant à la caractéristique de la pensée de Schelling, elle aurait peut-être gagné à être dégagée davantage de certains rapprochements avec des théories contemporaines ; mais elle reste intéressante, et elle marque fort bien par quels caractères le rationalisme momentané de Schelling se distingue du rationalisme de Hegel comme son volontarisme momentané du volontarisme de Schopenhauer. En somme, le livre de M. Bréhier enrichit heureusement la collection, si pauvre encore il y a peu d’années, des ouvrages sérieux et précis qui peuvent initier le public français à la connaissance de la philosophie allemande post-kantienne.

A. Cournot. Souvenirs (1760-1860), précédés d’une introduction par E. P. Rottinelli. 1 vol. in-8 de xxxviii-265 p., Paris, Hachette, 1913. — Il est heureux que les descendants de Cournot aient consenti a cette publication, qui, si elle n’éclaire pas d’un jour nouveau l’œuvre du philosophe, nous renseigne du moins sur les événements et les milieux qui ont entouré la formation de ses idées. La période sur laquelle s’étendent ces Souvenirs a été décisive dans l’histoire. Les bouleversements auxquels a assisté. Cournot ont été jugés par lui d’une âme sereine et d’un esprit averti. Ses appréciations prudentes et mesurées n’étonneront point. On admirera, de la part de l’idéologue, un sentiment net et juste des besoins de la société moderne, que révèlent, sans prétentions ni longueurs, des phrases comme celle-ci, qui termine le volume : « Tant que l’on ne pourra pas se passer de force politique, il faudra bien la prendre où elle se trouve, selon l’état des esprits et l’organisation de la société. Il faudra renoncer à la trouver dans des arrangements théoriques, dans de pures combinaisons d’idées. » Les méditations auxquelles Cournot employait ses loisirs, sur les plus hauts sujets de la philosophie générale, ne voilaient donc pas à ses yeux la réalité au milieu de laquelle il vivait, et ce sens du réel donne peut-être plus de valeur à sa pensée théorique. En somme, livre attachant, aussi bien pour le philosophe que pour l’historien.

A. Cournot, Métaphysicien de la Connaissance, par E. P. Bottinelli. 1 vol. in-8 de xi-286 p., Paris, Hachette, 1913. — La doctrine de Cournot, selon M. Bottinelli, se situe à égale distance du dogmatisme et du scepticisme, et se ramène à un probabilisme original et nouveau. « Sa pensée s’oppose à l’intellectualisme scientifique ; et graduellement, à mesure que ses analyses deviennent plus profondes, il s’achemine vers un vitalisme central qui, du point de vue de la connaissance, justifie son probabilisme rationnel et commande toutes ses








positions. »

Ce n’est pas, 1a première fois, croyonsnous, qu’on metainsi l’accent sur le probabïlisme chez Cournot et sur les préférences qu’il avouait pour le vitalisme. On se trôinpërait peut-être si l’on y voyait une opposition aussi tranchée à l’intellectualisme scientifique. L’expression « intellectualisme » n’est-elle pas ici susceptible de— prêter à équivoque ? Au point de vue de-la connaissance, l’intellectualisme. s’oppose surtout à l’intuitionnisme. Au point.de. vue de l’être,

l’intellectualisme s’oppose au volontarisme. L’intellectualisme, chez Cournot, est implicite, et il empêche son probabilisme de déviei » vers le scepticisme ; il inspire sa critique des, notions du sens commun, et des idées scientifiques, efsi cette critique demeure aujourd’hui encore digne de retenir —l’attention, précieuse pour l’histoire de l’épistémologie, elle le doit certainement à la méthode, rigoureusement intellectualiste, dont elle s’inspireet qui la t : ùide constamment.

Mais >1. Bottinèlli a raison de so.uli..gnerla valeur et la nouveauté, pour son époque, dela pensée de Cournot. « ’Son mérité fut de rompre avec une métaphysique close. pour proposer une métaphysique ouverte, conçue à la façon d’un art. supérieur —et rationnel. 11 y aurait peut-être’des réserves à exprimer sur l’assimilation, chez Cournot, de la métaphysique à l’art ; mais il est incontestable que la métaphysique étroite et l’enseignement -.officiel, ne pouvaient lui suffire et qu’il a pissaminent contribué, par ses