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toires et de nos usines, celle où règnent en effet le déterminisme et les lois ; à peine en avons-nous franchi les frontières, que nous nous retrouvons dans la nature naturelle, c’est-à-dire non seulement dans ce monde de la vie dont parlent les bergsoniens, mais dans le monde des phénomènes irréversibles, des phénomènes de frottement par exemple, qui sont indéterminés. « La nature naturelle qui nous entoure serait donc séparée de la nature artificielle, toute géométrique, par une zone rebelle à la loi des mathématiques… Les deux systèmes n’appartiennent donc pas à un même genre » (p. 343). — On peut considérer cette distinction comme l’idée centrale de M. Sorel, celle qui donne sa seule unité à ce livre, qui, au total, n’en présente guère. Ainsi, son pluralisme n’est pas ontologique, comme celui des Anglo-Saxons, mais surtout logique. C’est l’histoire qui lui apparaît désormais comme « le grand régulateur de notre activité spirituelle » ; par là lui semble ruinée et la conception traditionnelle de la science et « le système clérical de la vérité » : « L’histoire profane est aussi essentiellement pluraliste que l’enseignement clérical traditionnel est essentiellement unitaire » (p. 460).

Livre, au total, curieux, suggestif, décousu, passionné, comme tous ceux de M. Sorel, et qui repose sur beaucoup d’affirmations arbitraires. Quoi de plus évidemment arbitraire, par exemple, que cette séparation radicale de la nature artificielle et de la nature naturelle ? Et une équivoque le traverse d’un bout à l’autre : quand il nie le déterminisme, on ne sait jamais si M. Sorel entend admettre une indétermination métaphysique, une contingence à la manière d’Épicure ou de M. Boutroux, ou bien s’il soutient seulement l’impossibilité, de soumettre à des lois les phénomènes naturels, au cours capricieux et irrégulier, bien que peut-être nécessaires en eux-mêmes. En ce cas, la possibilité de lois statistiques s’ouvrirait encore pour la science humaine, on Je sait assez à l’heure présente, bien que M. Sorel n’en dise rien. Car il est notable que son goût pour les idées nouvelles et pour le paradoxe s’arrête pourtant devant les notions scientifiques trop révolutionnaires, et qu’il ne veuille pas entendre parler, par exemple, des spéculations non euclidiennes.

Les Problèmes de la Philosophie et leur Enchaînement scientifique, par Paul Dupont, ancien élève de l’Ecole polytechnique, 1 vol. in-8°, vi-386 p., Paris, Alcan, 1920, — Le but de l’auteur est de chercher une philosophie égale en valeur logique aux sciences positives et d’établir le programme d’une philosophie empirio-logique, dont le défaut d’unité originaire entre les savants et les philosophes a jusqu’à présent contrarié le développement.

La philosophie étant l’ensemble de toutes nos connaissances possibles, l’auteur prend pour point de départ la totalité du donné qui s’impose du dedans et du dehors à sa conscience, mais se limite provisoirement à ce seul donné, qui ne comprend évidemment pas d’autre moi que le sien. Le donné qu’il étudie est uniquement son donné. Parmi les éléments de son donné intime se trouve un désir de connaître, qui le pousse à ordonner et à utiliser son donné passé et son donné actuel, pour prévoir son donné à venir et sous l’impulsion duquel, à l’aide de postulats et de principes logiques dont le succès fait toute la validité, il aboutit à constituer l’arithmétique, la géométrie, la physique, etc., de son donné. Toutefois, le savoir qu’il obtient ainsi, appliqué à la connaissance de ce qui lui est antérieur ou de ce qui arrivera après lui, donne des résultats inintelligibles pour cette conscience emprisonnée dans son solipsisme. Mais son donné extérieur comporte des organismes tout à fait semblables au sien. À son corps est liée l’expérience d’un donné. Le calcul des probabilités lui permet de considérer comme d’une probabilité voisine dé lai certitude que tous les corps humains sont le centre de donnés analogues au sien. Donc il y a des hommes, d’autres mois et d’autres donnés. D’autre part, les donnés des différents hommes, — les rapports qu’ils entretiennent en témoignent, — sont fonctions d’une seule et même variable. Cette variable, c’est le réel du vulgaire, le nouveau des philosophes, l’x objectif de l’auteur. En admettant, par un acte de foi presque inévitable, que la logique du phénomène permet d’en sortir, partant du lien fonctionnel constaté entre l’objectif matériel et le donné, on aboutit à attribuer au premier une multitude de propriétés du second, logiques, mathématiques et même physiques. L’objectif matériel n’est donc pas, à proprement parler, inconnu, mais bien connu par le donné. Quant à l’x objectif conscient, dans l’état, actuel de la connaissance, on ne peut dire s’il se réduit à l’x objectif du corps ou s’il comprend un autre x objectif indépendant, et la psychologie, faute de connaissances physiologiques, en est réduite à l’observation subjective. Ainsi posées l’existence et la connaissance de l’objectif, les sciences concrètes qui en retracent l’histoire et en prévoient l’évolution et la philosophie qui les embrasse toutes deviennent possibles et