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volonté, il se reprenait, et le public voyait seulement dans ce moment de silence un effort de recueillement qu’accentuait encore le sourire dont bientôt s’éclairait la face émaciée du maître, ce sourire où s’exprimait l’illumination de la vie intérieure.

S’il fallait, en effet, caractériser la figure de M. Boutroux, nous dirions qu’elle fut toute de méditation. Méditation sur les sciences et la vie d’où sortit la thèse qui, du premier coup, devait le classer parmi les maîtres de la pensée contemporaine ; méditation sur les systèmes des philosophes anciens ou modernes qui fit de lui le premier historien de notre époque ; méditation sur les événements du temps qui, dans les heures graves, faisait retentir sa parole ou ses écrits au delà des frontières de son pays ; méditation encore cet enseignement où le professeur semblait réfléchir tout haut devant ses élèves ; méditation enfin ces entretiens d’un si grand attrait où il prodiguait ses vues toujours ingénieuses et originales aux amis qu il voulait bien admettre en son intimité.

Ne vivant que de la pensée, riche d’une culture qui s’étendait aux objets les plus variés et qu’il n’a cessé jusqu’à la dernière heure de renouveler et d’accroître, il mesurait les hommes à l’aune de la pensée ; et, comme son jugement pénétrait directement au cœur des choses, il savait déterminer la hiérarchie vraie des valeurs. Libéral par raison et par goût, il admettait toutes les opinions pourvu qu’elles fussent sincères, toutes les idées pourvu qu’elles fussent mûries, et il se complaisait à voir, chez ses anciens élèves qu’il enveloppait d’une affection toute paternelle, ce jaillissement des pensées les plus opposées que son enseignement même avait souvent provoquées et où il se flattait d’apercevoir le fruit de cette liberté à laquelle il croyait ardemment : alii aliud sumpserunt, comme il aimait lui-même à le dire en parlant des grands maîtres. Mais, autant il était sympathique à toutes les hardiesses de l’intelligence, autant il était sévère pour la médiocrité ou pour l’improbité d’esprit. Juge respecté et redoutable dont on n’attendait pas le verdict sans anxiété. Rappelons-nous ces soutenances de thèses où sa présence était un événement et où, face aux idées plus qu’aux personnes, le point vital et parfois le point faible étaient tout de suite mis à nu.

Cet homme chétif, qu’une santé constamment chancelante obligeait à un perpétuel repliement sur soi-même et semblait condamner à une espèce de réclusion, n’était cependant jamais avare de sa personne quand on faisait appel à son dévoûment pour la philosophie et pour son pays. Il n’hésitait pas alors, lui qui suffisait à peine au labeur quotidien, à accepter de