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qu’ils exercent sur les fonctions de l’être vivant, sur son comportement spécifique, sur son développement et sur sa morphologie.

Les recherches poursuivies depuis une dizaine d’années ont conduit à la notion de spécificité chimique des organes et des tissus. À leurs différences de forme et de structure s’ajoutent des différences, plus profondes, de constitution chimique, et il semble bien que celles-ci commandent celles-là. Quant aux fonctions elles-mêmes, ce sont des phénomènes chimiques qui en sont la base et la condition déterminante. Seulement, le savant dans son laboratoire et l’être vivant dans l’intimité de sa cellule travaillent avec des outils différents, et on a cru pendant longtemps que les ferments, qui sont les agents du laboratoire cellulaire, n’étaient pas réalisables hors de la cellule. Ces idées ne sont plus de mise aujourd’hui. Les ferments solubles sont encore peu connus ; mais on peut reproduire leurs actions avec des catalyseurs minéraux, et rien n’autorise à maintenir l’affirmation de Claude Bernard, suivant laquelle la production des ferments échapperait à jamais à la technique du chimiste et serait l’œuvre inimitable de la vie elle-même. L’entretien de la vie se ramènerait à des phénomènes d’auto-catalyse. Herzfeld, auteur de travaux récents sur les ferments protéolytiques, qui désagrègent les molécules des substances albuminoïdes, définit les diastases : des produits de désagrégation, qui, dans certaines conditions, accélèrent la décomposition et la synthèse des corps correspondants et peuvent les conduire au degré précis où ils se trouvent eux-mêmes (p. 46). Quand les catalyseurs d’une réaction figurent parmi les produits mêmes de cette réaction, celle-ci s’entretient et s’accélère d’elle-même ; c’est en ceci que consiste l’autocatalyse. Beaucoup de phénomènes de la vie semblent dépendre de réactions autocatalytiques.

L’expérience classique de Bordet et les travaux célèbres d’Abderhalden sur les ferments de défense ont montré que les réactions fondamentales de l’être vivant sont des réactions chimiques. Ces recherches nous ont fait pénétrer dans l’intimité des organismes et nous ont révélé l’étonnante complexité des équilibres qui s’y succèdent. Elles tendent à établir que le chimisme d’un être vivant est un jeu de mécanismes aussi souples que les mouvements extérieurs par lesquels il se distingue des corps bruts. Le chapitre de la fécondation chimique, ou parthénogenèse expérimentale, est aujourd’hui le plus connu, gràce au retentissement des expériences de Lœb, de Delage, de Lillie, de Bataillon ; mais, s’il a particulièrement suscité la curiosité du public en raison des conséquences philosophiques qu’on s’imaginait pouvoir en tirer, il n’est qu’un des aspects du déterminisme physico-chimique qui régit la matière vivante, et il n’est pas le plus remarquable. Les caractères sexuels sont sous la dépendance immédiate du chimisme des cellules reproductrices. Selon que l’organisme élabore des spermatozoïdes ou des œufs, il a un métabolisme différent, et la constitution du sang s’en trouve affectée à tel point que, chez les insectes, le sang du mâle est toxique pour la femelle, et réciproquement. On pense que la glande génitale agit sur l’organisme par des sécrétions internes, ou hormones, analogues à celles, bien connues aujourd’hui, de la glande thyroïde, du thymus, des capsules surrénales, du foie, du pancréas, etc. Cependant la question est encore très obscure. Les expériences faites sur les insectes semblent contredire celles qu’on réalise avec les vertébrés au sujet de la détermination des caractères sexuels secondaires. Mais les unes et les autres ne font que confirmer la preuve de la spécificité chimique des tissus et de celle des sexes.

La question de l’origine des espèces, elle-même, s’éclaire d’un jour nouveau grâce à la biologie chimique. Les travaux des bactériologistes sur l’immunité et la sérothérapie ont largement contribué à l’introduction de ces considérations, singulièrement différentes des vues qui ont prédominé dans le siècle dernier. C’est qu’en effet les méthodes des bactériologistes ont permis d’étudier la parenté chimique des êtres, comme l’examen des formes extérieures permet d’apprécier leur parenté morphologique. Le sérum d’un lapin qui a reçu plusieurs injections de sérum humain donne un précipité avec le sérum de l’homme et aussi avec celui des singes anthropomorphes, mais non avec celui d’un singe inférieur. Le même procédé a indiqué une parenté certaine du mammouth de Sibérie (conservé dans les glaces polaires) avec l’éléphant d’Asie, à l’exclusion de l’éléphant d’Afrique. D’autres expériences ont montré la parenté entre le cheval, l’âne et le tapir ; entre le chien et le renard ; entre le mouton et le bœuf, etc (p. 244). La méthode de sérodiagnostic a même été utilisée par Gohlke, en 1913, pour déterminer le rang et la parenté des familles végétales, et a donné des résultats tout à fait positifs, confirmant, d’ailleurs, en général, les données de la morphologie.

Les formes animales et végétales sont en relation étroite avec la nature des sécrétions internes et le chimisme humoral. On