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vilité de laquais. Il n’y a ni hommes plus âgés, ni hommes meilleurs, ni hommes plus respectés ; je salue simplement, parce que j’ai devant moi une force physique.

On ne respecte ni le travail, ni le savoir ; et, en même temps, nulle part au monde tous les fils de chiennes n’exigent autant de « respect pour l’individu » que chez nous. De là vient que la vengeance contre les « officiers », les « intellectuels », tous les « meilleurs » est si facile et si satisfaite d’elle : je suis assez bon moi-même ! Et au même instant l’homme se perd par sottise et ignorance, car il ne sait pas se moucher tout seul, ni compter jusqu’à dix.

Je ne connais point les profondeurs du peuple et je ne puis dire avec certitude qu’il est tel dans son ensemble. Mais les intellectuels le sont, et ce sont eux qui, par toute leur « pissarevtchina », ont posé la première pierre de la grande Muflerie russe. Car ce n’est pas dans le peuple — qui simplement attendait et était prêt au bien comme au mal — mais dans toutes ces Pvavda, Novaïa Jizn et Dielo Naroda qu’a retenti l’appel : « Tue le savant ».


1er mai, le soir. — Aujourd’hui les gardes-blancs ont pris du foin chez nous. Je regardais leurs visages finnois, c’était agréable. L’un d’eux ressemblait à Gogol jeune. Oui, je ne comprends quelque chose aux événements et aux hommes que lorsque je vois des visages. Sans quoi mon jugement est plat et ressemble inévitablement à quelque lieu commun. J’ai vu un jour sur le Newski (c’était encore au début) des anarchistes marchant avec un étendard qui portait : « Mort aux bourgeois » ; ils se préparaient alors aux funérailles stupides d’Assine, ce bandit et ce bas crétin qui portait sur le dos ce bref tatouage : X… J’ai vu depuis sa photographie et j’ai eu le frisson devant cette nuque effroyablement obtuse et basse. Et voilà : considérés d’un cabinet de travail, ces anarchistes en marche avec leur étendard bête et leur Assine obtus ne sont véritablement qu’une vile populace, des imbéciles, de misérables bipèdes ; mais j’ai regardé leurs visages, et quelque chose d’éternel s’est dressé devant moi. Oui, c’étaient des esclaves avec leurs joues et leurs orbites creuses, l’éternelle souffrance, les éternelles colère et révolte. Sans