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Page:Revue de Genève, tome 1, 1920.djvu/246

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LE PATRON[1]


Le vent soulevait la neige grise et sèche ; dans la cour où traînent des brindilles de foin et des filaments de tille, se tenait un homme ventru, au visage boursouflé, vêtu d’une blouse tartare en toile de lin qui lui tombait sur les talons et chaussé de hauts caoutchoucs emboîtant ses pieds nus. Les mains croisées sur sa grosse panse, il se tournait les pouces et me toisant de ses petits yeux, dont le droit était vert et l’autre gris, il me dit d’une voix aiguë et rouillée :

— Va-t-en, va-t-en, il n’y a pas d’embauche. Il n’y a point de travail, l’hiver…

Son visage imberbe et bouffi se gonfla de mépris, sur la lèvre mince, la rare moustache blanchâtre remua ; la lèvre inférieure pendit en découvrant une rangée de petites dents serrées. Le furieux vent de novembre soufflant en rage sur l’homme, houspillait les quelques cheveux plantés sur sa tête au grand front et soulevait la blouse jusqu’aux genoux. Comme il ne portait pas de pantalon, la bise dénudait ses jambes massives, lisses comme des bouteilles et recouvertes d’un duvet jaunâtre. Cet être excita ma curiosité au suprême degré, parce qu’il était hideux et parce qu’une lueur insolente jouait dans son œil vert. N’étant pas du tout pressé, je voulus bavarder avec lui et lui posai cette question :

— Tu es le gardien, hein ?

— Va-t’en, cela ne te regarde pas…

— Tu prendras froid, mon ami, si tu ne mets pas de pantalon.

Les taches rouges qui, dans son visage, tenaient lieu de sourcils se haussèrent ; ses yeux dissemblables eurent un regard égaré : l’homme vacilla, comme s’il allait tomber en avant.

— Tu n’as plus rien à dire ?

— Si tu prends froid, tu mourras…

— Eh bien ?

— C’est tout.

  1. Le Patron — roman inédit — est une douloureuse confession, une page de la vie de l’illustre romancier russe Maxime Gorki, alors que, jeune, misérable et solitaire, parcourant la Russie au hasard des jours, il devait, pour gagner son pain quotidien, faire tous les métiers, accepter les occupations les plus humbles, les besognes les plus rudes.
    Le lecteur retrouvera dans le Patron — souvenir d’un hiver passé par Gorki adolescent au milieu de pauvres ouvriers boulangers, véritables esclaves du travail, dans un taudis infect, et sous les ordres d’un patron alcoolique et brutal — le talent original et fort du romanciers des vagabonds qui ont fait sa gloire universelle.
    S. P.