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Page:Revue bleue, tome XLVIII, 1891.djvu/851

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M. T. DE WYZEWA. — M. THÉODORE FONTANE.

— Je songe aux jours passés, Johann — et je songe à tout leur bonheur ; — mais le jour le plus ensoleillé qui a , lui sur moi — je ne voudrais pas le voir revenir. — Songes-tu à l’espérance morte, Marie, — quand tu re- gardes ton feu, dans la nuit? — La rosée qui est tombée sur ton espérance — a fait fondre à jamais ta gaieté. — Je songe à l’espérance morte, Johann, — mais je ne m’afflige point de ce qu’elle soit morte. — Elle est morte belle comme une rose; — laisse, laisse la gaieté. — Songes-tu aux amis morts, Marie — quand tu regardes ton feu dans la nuit? — Voudrais-tu les voir revenir à ton foyer solitaire — qu’ils rendaient autrefois si intime pour toi? — Je songe aux amis morts, Johann ; — c’est eux qui sont toujours tout mon bonheur;— mais ceux qui m’ont été les plus chers — je ne voudrais pas les voir revenir. En même temps qu’il écrivait ses poèmes, M. Fon- tane s’elïorçait de faire revivre le passé de son pays. Bourgs et villages, églises, vieux couvents, champs de bataille, il voyait tout; il fouillait les archives, il recueillait les légendes locales; et pour faire connaître et aimer la Marche de Brandebourg il employait tous les moyens, mémoires, monographies, romans histo- riques. Je ne crois pas qu’il soit parvenu à faire aimer la Marche de Brandebourg, mais il a réussi à la mettre à la mode. Si tous les banquiers berlinois ont aujour- d’hui une villa dans la Marche, si tout à Berlin affecte d’être dans le style de la Marche, c’est à M. Fontano qu’en revient l’honneur. M. Fonlane était ainsi connu comme journaliste, comme poète et comme historien, lorsque, vers 1881, à soixante ans passés, il se mil à écrire des romans; et non plus des romans historiques, destinés à n’-pandre le souvenir des vieilles mœurs nationales, mais bien des romans réalistes, naturalistes, des romans d’après les théories de M. Zola, destinés à décrire la vie et les sen- timents des Berlinois d’à présent, en particulier des ouvriers et des filles. Il ne commença pas, à dire vrai, par prendre ses sujets aussi bas. IMduUera, publié en 1882, est un roman de mœurs bourgeoises. La femme d’un hanquii-r de Berlin s’enfuit avec un ami de .son mari; après un séjour à l’étranger, elle vient s’installer avec hii à Berlin, dans le voisinage de son ancienne maison, ft elle vit ainsi, parfaitement heureuse. C’est un peu, un le voit, le sujet d’Anna Ka’cnin ; mais au lieu de liiiir par la lassitude et le remords, comme .Anna, riK’roïne de M. Fontane arrive i)cu à peu à se dégager ih’s inquiétu(h^set di-s ennuis que d’abord lui a valus ^.•| faute. Il faut connaître les sujets et la manière des ronian- I icrs allemands (et c’est une connaissance ([ui- je ne puis vraiment recommander à personne) pour appré- cier toute la hardiesse de ce roman de M. Fontane. Le Comle Patœfn, publié quelques années plus tard, put faire l’effet d’une rétractation. M. Fontane y racon- tait le mariage d’une jeune actrice avec un vieillard, et comment l’actrice s’était prise d’amour pour le neveu de son mari ; une histoire en somme assez romanesque, écrite seulement avec un scrupuleux souci du naturel des situations et de la vérité des caractères. Mais on ne tarda pas à s’apercevoir que M. Fontane avait décidément résolu d’importer en .Allemagne le roman naturaliste. Coup sur coup, deux romans pa- rurent : Irrungen Wlrrungen (1888) et Stine (1889), con- sacrés à l’exacte peinture d’un monde que nul roman- cier, en Allemagne, n’avait osé sérieusement étudier jusque-là (1). Dans l’interminable rue des Invalides, à Berlin, la veuve Pittelkow habite, avec sa fillette Olga, un petit logement de deux pièces. Elle est veuve sans qu’on puisse savoir au juste si elle a été mariée. Mais ce que chacun sait dans le quartier, et sans que personne y trouve à redire, c’est qu’elle est la maîtresse d’un vieux comte qui vient passer la soirée avec elle deux ou trois fois par semaine; un vieux viveur bon enfant et assez généreux, à en juger par le luxe relatif du mobilier do l’appartement. Le comte a précisément écrit ce jour-là à M"" Pit- telkow. Il lui annonce qu’il viendra souper chez elle, le soir même, en compagnie de son neveu et d’un de ses amis : à elle de s’arranger pour que tout soit prêt quand ils viendront. Aussitôt l’excellente veuve s’oc- cupe de tout préparer. Elle envoie sa fillechezM"’" Vanda, une petite actrice qui souvent est venue, en pareille circonstance, lui tenir compagnie. Et elle monte elle- même chez sa sœur Stine, une jeune couturière chétivc et pâlotte, qui occupe une chambre garnie à l’étage supérieur de la maison. Pressée de ses instances, et un peu attirée malgré tout par l’espoir de connaître ce neveu du comte, dont sa .sœur lui dit tant de bien, la jeune fille accepte de venir au souper. A huit heures, les trois hommes arrivent. On mange, on boit, on chante; puis, suivant l’iiabilude, les hommes allument des cigares et .se mettent à jouer aux cartes, pendant que les dames les regardent jouer et s’amusent de leurs plaisanteries. Seule, Stine se tient à l’écart, lasse et intimidée, attendant avec impa- tience le moment de remonter chez elle. Deux jours après, Stine travaille dans sa chambre, lors(iu’elle voit entrer le neveu du vieux comte. C’est (1) I.cs romans do M. Fontane sont édile» pour la plu|mr( à Bcilin chez M. F. Fonlane, fils du viiil écrl«in.